San Theodor

Chapitre 10
Le dernier convoi
Samantha Ridell tournait en rond chez elle. Son regard se promenait sur les murs nus de sa maison, sa cheminée seulement ornée de la carabine de son père ; ses carreaux étaient sales ; elle n’avait jamais le temps de faire le ménage, et d’ailleurs n’en voyait pas la nécessité. Depuis la mort de son père, plus personne ne venait lui rendre visite. Cris et Bradley Thomas avaient été les premiers à franchir le seuil de sa maison depuis des années, et alors elle s’était rendue compte de la tristesse de sa vie. Elle passait ses journées à essayer de faire vivre son domaine, à le défendre des convoiteurs, et plus jamais elle ne pensait à prendre de bon temps.
Ces quelques heures, passées dernièrement chez Ted, avaient été comme une onde bienfaisante dans son quotidien morose. Elle s’était amusée des récits de Dan, avait profité de la présence protectrice de Ted, et Elsa avait été aux petits soins... Il y avait si longtemps qu’on ne s’était pas occupée d’elle. Et même ces confrontations avec Bradley Thomas la distrayaient ! A cet instant, chez elle, elle sentit la solitude lui peser.
Dans un élan, elle quitta sa maison avec rage, sella un cheval et partit vers la ville.
La pluie s’était mise à tomber. L’hiver était arrivé à San Theodor, et c’est sous la pluie que le maire arriva à la vieille grange. Elsa s’était empressée pour lui ouvrir et le faire entrer au chaud. Mackensie avait jeté un vaste regard circulaire, avait dévisagé un à un les adjoints qui s’étaient réunis dans la maison si accueillante de la Suédoise, et avait froncé les sourcils en voyant Brad ;
- Encore là, celui-là !
Brad durcit son regard et mais ne baissa pas les yeux devant lui.Ted le coupa ;
- Qu’est-ce qui nous vaut votre visite ?
- Je souhaiterais profiter de quelques-uns de vos adjoints à des fins personnelles. J’aurais un convoi de bétail à faire partir pour le Nouveau-Mexique. Un convoi de très grande valeur !
Ted jeta un coup d’oeil à ses adjoints, guettant chez eux un soupçon de volontariat, mais il n’en fut rien. Mackensie lança un argument choc ;
- Cinquante dollars pour ceux qui viennent. J’aurais besoin de deux hommes !
- Moi ! se proposa aussitôt Cris, ne voulant pas laisser échapper une occasion de gagner de l’argent. Ted s’attendait à ce que Dan cherche à gagner cette fortune, mais la surprise vint de Richie ;
- Moi aussi !
- Bon, conclut Mackensie, heureux d’avoir trouvé ces cavaliers, et surtout heureux que Bradley Thomas ne se soit pas proposé. Je crois que j’ai trouvé mes hommes. On partira dans trois jours ! Ted, Elsa, bonne journée !
Et le maire disparut de la vieille grange. Elsa, immédiatement, s’approcha de Richie ;
- Tu es sûr ?
Il eut un sourire amer ;
- Je n’ai jamais été aussi sûr ! Excusez-moi, j’ai des affaires à préparer !
Et il quitta la maison. Dan se leva à sa suite et le suivit de près ;
Brad, juché sur le rebord de la fenêtre, les vit discuter, mais surtout vit approcher une cavalière. Il l’aurait reconnu entre mille. Samantha Ridell. Il soupira ;
- Il manquait plus qu’elle !
Dan resta debout sous la pluie qui giclait et transformait peu à peu le sol en boue, et cria à Richie qui marchait sans se retourner ;
- C’est Elsa, hein ?
Immédiatement, Richie s’arrêta, et sans penser à aller s’abriter, revint en arrière à la rencontre de son ami.
- C’est elle ! répondit-il simplement.
Les deux amis se faisaient face sous la pluie, se laissant tremper par les gouttes cinglantes de l’hiver. Ils ne se rendirent même pas compte que Samantha Ridell venait d’arriver, les avait salués sans avoir de réponse et s’était dépêchée de rentrer dans la maison. Dan continua sans comprendre ;
- Alors pourquoi tu veux faire ce convoi ?
Richie haussa les épaules ;
- L’appât du gain sans doute !
- Pas à moi, Rich ! Je te connais trop pour savoir que l’argent ne t’intéresse pas ! Il y a peu, tu ne voulais pas quitter San Theodor, et là...
- Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ! Tu pourras préparer tes affaires, on reprendra les routes à mon retour !
Dan ne répondit pas. Il attendait que son ami lui livre la vraie raison de sa décision. Il le connaissait trop bien pour savoir qu’il n’était pas heureux. Richie le savait. Dan ne le laisserait pas tranquille tant qu’il n’aurait pas livré le fond de sa pensée ; il pourrait rester là, sous la pluie, la nuit entière... Ils s’étaient toujours tout dit. Richie avoua ;
- Elle ne m’aime pas !
- Oh !
Dan ne sut que dire. Ils avaient tous deux, rencontré des filles, s’étaient distraits pendant de brèves rencontres ; parfois, ils avaient eu le cœur serré avant de les quitter, mais jamais, aucun d’eux n’avait remis en cause leur envie de courir les routes ! Mais là, c’était différent ! Richie n’avait pas trouvé de solution à son problème. Il était malheureux de rester et encore plus malheureux de partir, à cause d’une femme... à cause d’Elsa ! Cela aurait été une autre femme, Dan aurait trouvé les mots qu’il fallait pour le réconforter, mais il s’agissait d’Elsa, cette femme merveilleuse dont lui-même était sensible au charme. Richie continua ;
- Je vais faire ce convoi, et après on partira. Je crois que j’ai besoin de m’éloigner un peu !
Dan acquiesca.
- D’accord !
Richie repartit d’un pas lent vers la vieille grange. Il y entra, et jeta un regard autour de lui ; les lits, ceux encore en désordre de Dan et Johnnie, les coffres, les rideaux brodés par Elsa...
Il fourra rageusement quelques affaires dans un sac ! Il allait partir, il fallait qu’il parte... mais il ne voulait pas partir !!! Sa main se crispa sur la chemise qu’il tenait, il l’envoya loin de lui, et frappa du poing le montant en bois de lit ;
- Elsa, pourquoi tu me fais ça ??
Mais seul, dans la pièce, il n’eut aucune réponse. Le bruit de la pluie qui cognait violemment la vitre emplit le silence, alors qu’il aurait tant voulu entendre l’accent de la jeune femme.
Anthony jeta sur la table de bois une carte. Dan sourit, et lui en donna une autre. Dan, sachant qu’il valait mieux laisser Richie avec ses pensées, était retourné dans la maison où Samantha avait pris place près du feu. Un peu désoeuvré, la pluie l’empêchant de travailler dehors, il avait proposé une partie de cartes. Johnnie avait accepté avec empressement, Cris et Anthony s’étaient laissés tenter, et avaient pris part autour de la table. Brad d’un geste avait décliné l’offre, et s’était replongé dans sa contemplation de la pluie qui ruisselait sur la vitre, essayant d’oublier la présence de Samantha Riddell. La jeune femme se réchauffait près du feu, et se laissait aller à la sérénité de l’instant. Elle se sentait bien. Elsa levait de temps à autre les yeux de l’ouvrage qu’elle reprisait, et regardait avec bienveillance les joueurs. Elle se demandait où se trouvait Richie, si elle n’avait pas été trop dure avec lui...
- Carte ! demanda Cris.
Ted qui bourrait sa pipe, vint regarder par dessus l’épaule du Mexicain ;
- Vous n’avez vraiment rien de mieux à faire ?
- Allons, Shériff, on se détend un peu ! On ne joue pas d’argent, et ce n’est pas un jeu truqué... lança Dan.
Ted eut un petit gloussement ;
- Tu te détends ! Toi ! Tu ne m’as pas l’air très fatigué !
Anthony vint au secours de son ami ;
- Mais il pleut ! On ne peut rien faire !!
Ted éclata d’un grand rire, alors qu’Elsa souriait aux paroles du garçon. Ted proposa ;
- Il pleut, mon garçon, ce n’est pas la fin du monde ! Moi, je peux trouver des tâches à faire...
Dan le coupa ;
- Avant que vous nous envoyez faire une syncope sous la pluie, ça vous dirait de faire une partie, Shérif ! Que je vous apprenne comment on joue !
Ted jeta un regard défiant l’arrogance qui se dégageait de Dan. Il plissa les yeux, et siffla ;
- M’apprendre ! Tu oses me mettre au défi ! D’accord, je joue ! Et tu t’en repentiras !
- Qu’on amène une chaise pour le shérif ! commanda Dan d’une voix malicieuse.
Cris s’empressa de lui avancer un siège, et Ted prit place ;
- Maintenant, mes p’tits gars, on va rire !
Samantha avait fermé les yeux et s’était enveloppée dans la couverture tricotée par Elsa. Elle se laissait bercer par les voix fortes et rauques des joueurs. Elle était bien. D’habitude, elle n’entendait que le silence, et le souffle de vent qui traversait les interstices de sa toiture. D’habitude, elle avait froid et son feu n’avait pas l’éclat de celui-ci.
- Ca va ? lui demanda Elsa.
Elle lui sourit. D’habitude, personne ne lui demandait si elle allait bien. Elle se sentait vivante dans cette maison si pleine de vie. Son regard se posa sur Brad. Le jeune homme n’avait pas quitté l’appui de la fenêtre depuis des heures, captivé par la pluie. Et là, elle le trouvait si calme, si sûr de lui, si posé, qu’elle avait du mal à croire qu’il était celui que tout le monde appelait "le tueur". Elle le trouvait presque beau. Il tourna la tête et leurs regards se croisèrent. Elle fut surprise par ses yeux si expressifs à cet instant. Il dégageait tant de force et tant de doutes à la fois ! Se pouvait-il que Brad, ne soit pas l’homme qu’elle pensait qu’il était ? Se pouvait-il qu’elle se sente attirée par lui ? Sans s’en rendre compte, elle s’était mise à lui sourire ! Il ne répondit pas, mais quitta enfin son poste, et sortit de la maison sans lui accorder plus d’importance. Les voix des joueurs commençaient à monter d’un ton, et Elsa se mit à chantonner une balade suédoise. Qu’ils étaient doux ces après-midis à la vieille grange !!
Dans la froideur du petit matin, les chevaux piaffaient. Le soleil perçait à peine à travers les épais nuages. Cris, enfilant ses gants de cuir, eut un regard inquiet vers le ciel.
- On va encore avoir de la pluie !
Richie qui boutonnait sa veste, répondit ;
- Pas de veine !
Ils étaient prêts à partir. Ils devaient rejoindre les hommes du maire en ville, aller ensuite rassembler le troupeau et se lancer enfin pour une longue et fatigante épopée. Mais les cinquante dollars à la clef, en valaient la chandelle. Ted et Elsa les rejoignirent.
- Holà Cris ! Bonjour Richie !
Instinctivement, le shérif vérifia si les montures étaient bien sellées. Il ne voulait pas perdre un de ses adjoints, mais n’était pas encore prêt à le leur dire ; il lança seulement ;
- Bonne chance, les gars !
Elsa leur donna un sac rempli de provisions. Elle le tendit à Cris qui la remercia d’un sourire. Elle s’arrêta sur Richie, et ne le quitta plus des yeux. Il lui sembla si distant, lui pourtant si amical, si rieur... Elle en fut troublée. Il lui en voulait. Il lui en voulait de ne pas l’aimer, et préférait prendre la fuite que d’avoir à l’affronter. Cela la touchait. Savait-il seulement qu’il était son préféré ? Sans le quitter des yeux, elle dit ;
- Soyez prudents !
Richie répondit un peu amer face à l’au revoir de cette femme qu’il aimait ;
- Adviendra ce qu’il doit advenir !
Et il se jucha sur sa monture. La tête ensommeillée de Dan parut à la fenêtre de la grange, alors que Brad, Anthony et Johnnie, encore en sous-vêtements en sortirent.
- Bonne route ! Faites attention ! lancèrent-ils presque en chœur.
Cris fut touché qu’ils aient tous faits l’effort de sortir de leurs lits chauds pour leur dire au revoir. Il fit un grand signe de la main avant de talonner sa monture, Richie sur ses traces.
Leurs amis les regardèrent s’éloigner de la grange. Elsa, une main posée sur son cœur, murmura ;
- Reviens vite !
Une légère fumée s’éleva de l’arme que Brad venait d’utiliser. Comme toujours, il avait atteint sa cible. Johnnie s’exclama ;
- T’es vraiment le meilleur !!
Brad ne répondit pas. Cela ne demandait pas de réponse, Johnnie était convaincu de ce qu’il avançait. Personne, à une telle distance, ne pouvait atteindre une cible avec autant de précision ! Johnnie continua ;
- Tu m’apprends à tirer comme toi !
Brad le considéra un instant, et regarda autour de lui. Ils étaient seuls dans une grande prairie. Ils avaient réussi à s’évader un instant des tâches du shérif... Ils étaient tranquilles. Personne à blesser, ni personne pour critiquer son travail avec l’enfant. Brad lui tendit son arme ;
- A toi de jouer !
Son visage se fendit en un large sourire quand il prit l’arme de son héros. Il n’en revenait pas. Brad lui permettait de se servir de son arme, ce colt qu’il chérissait tant, dont il s’occupait avec tant de soins, il le confiait à lui, Johnnie. Il le tourna quelques instants dans ses mains, puis le saisit avec vigueur et visa ; Brad s’interposa aussitôt ;
- Hé ! Doucement ! C’est pas une fourche que tu tiens là ! Il faut de la délicatesse ! Du tact ! Sinon, tu n’auras aucune précision !!
Johnnie changea sa prise, attendit l’approbation de Brad qui se manifesta par un signe de la tête, se concentra, visa le tronc d’arbre qu’il devait atteindre, prit une grande inspiration et tira. Le coup partit, et une violente douleur lui saisit le bras jusqu’à l’épaule ; il en lâcha l’arme ! Brad riait !
- Ca fait mal !! se plaignit-il.
- Il va falloir durcir tes muscles, Johnnie ! Tu étais trop contracté, et tu t’es fait surprendre quand le coup est parti ! Il faut de la souplesse dans le bras, et tu auras moins mal !
Johnnie frottait son épaule endolorie ;
- Tu aurais pu me le dire avant !
- Non. Rien ne vaut l’expérience ! Maintenant, tu feras plus attention ! dit Brad, en rechargeant son arme qu’il avait ramassée dans les hautes herbes ! Johnnie demanda ;
- Mais, je l’ai eu l’arbre ? Je l’ai eu ?
- D’après toi ?
L’enfant scruta le tronc d’arbre pour voir l’impact d’une balle, mais il ne distingua rien. Il fut déçu.
- Je l’ai loupé, hein ?
- Tu ne devrais même pas me poser la question ! Sache que tu dois savoir où tu tires et savoir où ta balle arrive ! Et ne jamais tirer approximativement, en espérant que cela touche ta cible ! Tu ne dois jamais laisser les choses au hasard ! Il faut suivre du regard ta balle, anticiper sa trajectoire, et ne pas te tromper ! Tu dois savoir pour quelle raison tu tires, si tu veux tuer, blesser, intimider, tu tires différemment, mais tu dois toujours maîtriser. On recommencera demain si tu veux...
Johnnie approuva, et écoutait Brad religieusement ;
- Qui t’ as appris tout ça ?
Brad lui fit signe de le suivre et ensemble, ils reprirent le chemin de la grange ;
- Alors ? insista Johnnie.
Brad soupira ;
- Personne ne m’a appris. Il est juste arrivé un jour où j’ai du dû me défendre ; la pratique a fait le reste...
- Qui est la première personne que tu as tuée ?
Johnnie sentit que Brad avait tressailli. C’était rare chez cet homme qu’il jugeait dur comme un roc. Sa curiosité avait été un peu loin, il s’en rendait compte. Bradley Thomas avait sûrement de bonnes raisons de ne jamais parler de son passé. Un grognement sourd sortit des lèvres de Brad.
- Un fermier !
Et sans qu’il ne puisse s’en empêcher, Johnnie demanda ;
- Pourquoi ?
Il sut qu’il avait dit un mot de trop. Brad s’était brusquement arrêté de marcher, et prit le garçon par les épaules ;
- Ecoute, Johnnie, la raison ne regarde que moi. Et si tu veux qu’on reste en bons termes, j’aimerais que tu laisses ma vie de côté ! La seule et unique chose que je peux te dire sur ma vie, c’est que cette première fois, j’aurais aimé qu’elle n’arrive jamais. Car c’est à cause de cette première fois, que toutes les autres ont suivi, et c’est à cause de cette première fois, que je suis ce que je suis aujourd’hui. Et j’espère que de tout ce que je vais t’apprendre, tu retiendras une chose ; retarde le plus possible ta première fois ! Tu m’as compris ?
Lèvres serrées, Johnnie approuva.
- Bien !
Et, posant une main sur son épaule, Brad se remit en marche. Johnnie se demandait quel mystère enfoui cachait la vie tumultueuse de Bradley Thomas. Ce ne serait certainement pas lui qui l’avouerait. Peu importait, pour Johnnie , Brad était quelqu’un de bien. Quoiqu’il ait fait !
A peine arrivés à la vieille grange, Ted interpella Brad ;
- J’aimerais que tu te rendes chez Samantha ! Le toit de sa maison aurait besoin de réparations !
Brad avait immédiatement froncé les sourcils ;
- Pourquoi moi ? Pourquoi pas Dan ? Il en meurt d’envie !
Ted eut un léger sourire ;
- Parce que j’ai dit que c’est toi ! Surtout ne me remercie pas !
- Ca, ça ne risque pas ! lâcha Brad avec une grimace, allant seller son cheval.
Dan qui se tenait tout près et qui avait entendu la conversation, s’approcha du shérif ;
- C’est vrai ça ! Pourquoi pas moi ?
Ted lui posa une main amicale sur l’épaule ;
- Au moins, je suis sûr que lui, ne s’attardera pas !
Dan secoua la tête, moyennement convaincu.
Elsa étendait du linge dans la cour. Il claquait au vent froid d’hiver. Elle avait profité d’un rayon de soleil pour faire la lessive. Elle s’arrêta dans sa tâche et contempla la piste qui menait à la grange, puis à la ville. Elle était déserte. Pourtant, un nuage de poussière apparut ; elle mit ses mains en visière pour mieux apercevoir le cavalier. Son cœur se serra tout le temps qu’il approchait jusqu’à ce qu’elle voit que c’était Anthony. Un regret la saisit. Une voix derrière elle la fit sursauter ;
- Ca ne sert à rien d’attendre ! Richie ne va pas rentrer avant plusieurs jours !
Dan était là, appuyé contre le pilier de la maison, détaché, nonchalant... mais conscient de l’effet que ses paroles pouvaient faire sur la jeune femme. Comment avait-il su ? Richie avait dû se confier, mais comment pouvait-il savoir ce qu’elle ressentait, elle ! Il avait deviné, alors qu’elle venait à peine de se rendre elle-même compte, qu’elle attendait Richie. Il la regardait fixement, puis, sans un mot, se détourna et rentra dans la maison, la laissant seule avec ses pensées.
Brad rassemblait des planches devant la maison de Samantha Ridell en soupirant. Il avait fallu que cela tombe sur lui. Ted lui en voulait c’était sûr. Voilà qu’il se retrouvait à travailler non pas pour faire régner l’ordre, mais pour réparer le toit de cette femme qu’il ne supportait pas ! La vie était injuste. Elle l’avait d’ailleurs reçu froidement. Lorsqu’il s’était présenté à son domicile, elle avait seulement dit ;
- Bien. Il y a du bois sous l’appentis, les outils sont dans la grange !
Elle devait être aussi ravie que lui ! Bien sûr, Brad aurait pu refuser l’ordre de Ted, mais celui-ci l’aurait sûrement renvoyé. Et Brad ne souhaitait encore moins que jamais quitter San Theodor. Il avait besoin de gagner sa vie, et là, il la gagnait sans s’attirer trop de problèmes. Et puis, il y avait Johnnie. Il ne voulait pas l’abandonner, et encore moins que l’enfant le suive sur les chemins. Et si, par chance, Ted ne l’avait pas renvoyé, il se serait vengé de son refus d’obtempérer d’une quelconque manière. Il commençait à bien le connaître. Alors, vivre agréablement, avoir de bons repas et gagner quelques dollars valait bien le sacrifice de passer quelques heures à travailler pour Samantha.
Il pénétra dans la grange, et alors qu’il ressortait armé d’un marteau, il vit Samantha qui lui barrait le passage. Il s’arrêta net, et attendit qu’elle s’écarte, mais au lieu de cela elle dit ;
- Je me demande bien pourquoi c’est vous que Ted m’a envoyé !
- Il doit m’en vouloir ! répondit franchement Brad.
- Je me demande aussi pourquoi vous travaillez pour lui ! Ca ne vous ressemble pas de vous ranger du côté de la loi !
Brad eut un léger sourire ;
- Si vous me connaissez si bien, vous devez avoir la réponse !
Cela l’agaçait, qu’elle le juge sans le connaître, qu’elle ne prenne en compte que les ragots qui circulaient !
- Reconnaissez que vous êtes un tueur !
Le sourire de Brad s’effaça pour laisser place à un masque de froideur ; une fois encore, elle l’insultait.
- C’est à cause de gens comme vous qu’on me prend pour ce que je ne suis pas !
Elle se mit à rire ;
- Des gens comme moi ? Et comment suis-je donc ?
- Vous...
Brad hésita, baissa les yeux quelques instants et les releva, teintés d’un éclat moqueur ;
- Vous êtes une enquiquineuse !
Samantha s’approcha de lui ;
- Et vous, vous êtes un tueur !
Encore ! Brad s’échauffa ;
- Vous mériteriez... Vous avez besoin d’une leçon !
Elle souriait, le défiant ;
- Ah ! Oui ! Et je peux vous assurer que ce n’est pas vous qui me la donnerez ! Il n’y a pas de fumier, ici !
Brad souriait à son tour devant l’assurance de la jeune femme ;
- Vous mériteriez vraiment que je vous donne une leçon pour vous apprendre à ne pas me parler ainsi !
Elle fit encore un pas vers lui ;
- Je demande à voir !
Brad, alors, ne se retint plus ! Il avança jusqu’à elle, lâcha son marteau, l’enlaça brusquement, la plaqua contre la paroi de la grange et l’embrassa avec vigueur. Samantha noua ses bras autour de son cou et lui rendit son baiser avec violence. Puis elle le regarda dans les yeux. Ses yeux clairs si expressifs, parfois si froids, si plein de colère avaient une nouvelle lumière. Du doigt, elle toucha les lèvres fines du jeune homme, ces lèvres si souvent serrées, ces lèvres qui venaient de l’embrasser avec violence, puis elle caressa ses cheveux dorés, son visage marqué par les épreuves, elle le trouvait beau ; magnifique même ! Sa force, sa détresse et sa solitude le rendaient beau. Elle prit conscience de ses mains posées sur elle, ses mains abîmées par les travaux, qui la retenait. Elle était dans les bras de Bradley Thomas. Elle lui sourit, et chuchota à son oreille, avant de l’embrasser ;
- Je vous interdis de poser les mains sur moi !
Il la serra un peu plus contre lui. Il avait obéi à une pulsion et avait enlacé Samantha, cette fille qui l’avait traité de "tueur", celle qui n’avait pas eu peur de lui, et lui avait résisté. Et il ne le regrettait pas. Pour une fois, il profitait de l’instant présent, et découvrait de nouvelles sensations. Samantha, cette fille courageuse qui gardait son domaine seule, cette fille qui s’était forgé une carapace au fil des années, comme lui, qui avait tant besoin d’une famille, d’amis et de quelqu’un à aimer ! Comme lui ! Cette lutte qu’ils se livraient ne servait qu’à masquer leur faiblesse. Il n’était pas insensible, à son caractère, à sa force, à son visage presque angélique alors qu’il était penché sur elle ; il caressa la longue chevelure brune, et l’embrassa à nouveau. Elle lui rendit son baiser. Il lui chuchota alors à l’oreille ;
- Je vous interdis de me rendre mes baisers !
Et avec douceur, il l’entraîna vers le tas de paille et ils s’y couchèrent. Il la dominait de tout son corps. Avec délicatesse, il dénuda l’une des épaules de la jeune fille et y déposa un baiser. Samantha se mit à rire ; en caressant le visage penché sur elle, elle le rappela à l’ordre ;
- Il ne faudrait pas oublier pourquoi tu es ici, Bradley Thomas ! Le toit ne va pas se réparer tout seul !
Il retira un brin de paille déjà perdu dans la chevelure brune de la jeune fille ;
- Le toit est vraiment le dernier de mes soucis. J’ai d’autres priorités !
Et il baissa un peu plus le corsage de la jeune femme. Elle ferma les yeux.
Ted jeta sa ligne dans l’eau. Anthony et Johnnie l’imitèrent. Le shérif avait entraîné ses deux plus jeunes recrues pour une partie de pêche. Dan était à l’office, Brad chez Samantha Ridell à réparer son toit , Cris et Richie à la tête du convoi ; il ne restait qu’Anthony et Johnnie à la vieille grange, un peu désoeuvrés. La vie était calme. Ted avait donc décidé de profiter d’un pâle soleil d’hiver pour aller pêcher. Cela lui permettait de prendre un peu de repos, et de se rapprocher de ses protégés. Car même s’il avait promis à Brad de ne pas interférer dans ses décisions concernant Johnnie, il gardait l’œil ouvert et s’assurait que le jeune garçon aille bien. Et il allait bien ! Il était heureux même ! Ted trouvait juste dommage qu’il n’ait pas les préoccupations d’un gamin de son âge ! Anthony semblait bien intégré aussi. Il avait forci, son caractère s’était forgé et son visage d’ange avait gagné en maturité. Ted avait une tendresse particulière pour le garçon. Dés le premier jour où il l’avait vu, il s’était senti le devoir de le protéger. Peut-être que Ted identifiait le garçon à ce fils qu’il ne connaissait pas. Les trois hommes se tenaient côte à côte, assis sur la berge de la rivière à contempler leurs lignes !
Le galop d’un cheval leur fit lever la tête en même temps. Dan revenait de San Theodor. Ted fronça les sourcils et se leva. Pourquoi Dan était-il de retour si tôt ? Pourquoi avait-il laissé son poste à l’office ? Anthony et Johnnie se posèrent les mêmes questions. Tous les trois ensemble remontèrent leurs lignes, et se dirigèrent d’un pas rapide vers la vieille grange. Lorsqu’ils arrivèrent, ils découvrirent Elsa anéantie devant Dan. Elle pleurait ;
- Qu’est-ce qu’il se passe ? s’enquit le shérif.
Dan tourna vers lui un visage désolé, presque aussi décomposé que celui d’Elsa ;
- Le convoi ! Il y a eu des blessés ! Et un mort !
- Qui ?
Dan secoua la tête ;
- Je ne sais pas.
Anthony avait blêmi, Elsa éclata en sanglots en répétant ;
- Pourvu qu’ils n’aient rien ! Pourvu qu’ils n’aient rien !
Ted avait été secoué. Certes, mener un convoi de bétail n’était pas chose aisée et comportait de nombreux risques, mais il ne pensait pas qu’il pourrait y avoir de problèmes. En lui-même, il pria aussi pour que Cris et Richie ne soient pas dans les victimes ! Mais surtout, il devait reprendre le dessus. Il attrapa solidement Elsa par les épaules ;
- Ca suffit, Elsa, du calme ! N’allons pas imaginer des choses ! Disons qu’ils vont bien tous les deux !
- Ils n’auraient pas dû partir, je le savais !
- Elsa, ce sont des hommes ! Le risque fait partie de leur quotidien. Et il ne leur est peut-être rien arrivé ! On ne saura pas avant leur retour ! Alors, du sang froid !
Elsa sécha ses larmes, mais l’inquiétude ne quitta pas son visage. Ted l’entraîna dans la maison. Anthony s’approcha de Dan ;
- Ca va, toi ?
Dan s’efforça de lui sourire ;
- Oui. Je ne m’inquiète pas. Cris est bon cavalier, et Richie... il a survécu à tellement d’épreuves !
Mais Anthony comprit l’angoisse qui le tiraillait. Richie était son meilleur ami, son compagnon d’infortune, et s’il lui était arrivé quelque chose, Dan n’avait pas été présent. Il espérait. Anthony comprit qu’il avait besoin d’être seul. Il entraîna Johnnie vers leur chambre. Johnnie n’avait su que dire, mais il savait ce qu’il aurait ressenti si Brad avait fait partie du convoi. Il n’aurait pas supporté l’idée d’être à nouveau abandonné. Il se laissa guider par Anthony.
Dan, seul, serra les poings et tournant son regard vers le Ciel qu’il avait si peu souvent prié, il supplia ;
- Pitié Seigneur, pas Richie ! Pas Richie !
Brad ouvrit les yeux et par les interstices du toit, il vit que la nuit était tombée. Samantha bougea à ses côtés. Avec tendresse, il rajusta la couverture sur elle. La tendresse, un sentiment qu’il n’avait pas ressenti depuis longtemps. Il faisait nuit, et il était encore chez la jeune femme. Il savait déjà que son retour à la vieille grange ferait sortir Ted de ses gonds, mais pour rien au monde, il n’aurait quitté Samantha ainsi en plein milieu de la nuit. Il verrait demain. Tout, désormais, pouvait lui arriver, car il avait gagné Samantha Ridell. Il se redressa sur un coude et la contempla ainsi endormie. Il était heureux.
Chapitre 11
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