Un destin hors du commun

Remerciements
Tout d’abord à mes lecteurs... Plus ou moins inspirés pour lire les aventures de nos cavaliers... Plus ou moins connaisseurs du sujet et de l’époque...
Pour le temps qu’ils y ont passé, pour les fautes qui n’y ont pas survécu, pour les erreurs historiques soulevées, pour les tournures arrangées et modifiées !
Un grand merci tout particulièrement à Marion qui y a passé des heures, j’en suis sûre !
Ensuite à toutes celles (elles se reconnaîtront !) qui ont eu la gentillesse de rechercher les réponses aux appels à l’aide que je lançais régulièrement sur le forum. Ecrire n’est déjà pas chose facile, mais quand on a la chance de trouver une aide extérieure qui peut palier à nos lacunes historiques : c’est très appréciable.
Enfin, tout simplement, à Marie-Pierre pour nous avoir toutes réunies grâce à ce site amical et sympathique. J’ai commencé cette histoire, il y a des années. Elle est restée régulièrement plusieurs mois au point mort. Mais, grâce à l’élan de motivation que j’ai trouvé sur le site, je m’y suis remise plus motivée que jamais.
J’y ai trouvé aussi des gens pour partager cette passion de l’écriture, des personnes qui adorent autant que moi cette époque et nos cavaliers préférés.
Chapitre 1
NOUVEL HORIZON
1859. Quatrième d’une modeste famille de fermiers de six enfants de Pacific Springs, Territoire du Nebraska, Alyssa Mac Cartie se rend compte seulement lorsque ses deux soeurs aînées, Rachel et Annabelle, se marient, la première avec un cow-boy de la région et la deuxième avec le second du patron de l’unique journal de la ville, qu’elle n’est pas faite pour cette vie.
Elle a pourtant été élevée dans le respect des traditions et de la parole biblique, mais ne se sent pas capable de se soumettre toute sa vie à un homme qui la garderait enfermée chez lui, jour après jour, tout simplement parce qu’étant plus jeune, elle aurait eu la faiblesse d’épouser le premier qui l’avait demandée en mariage de peur de terminer sa vie toute seule.
Cette image de la vie en couple est peut-être fausse, mais c’est celle qu’elle s’imagine après avoir observé comment ses deux soeurs ont accepté avec résignation et fierté leur nouveau statut social, bien que ce dernier ne corresponde pas tout à fait à ce dont elles rêvaient. Non... Il est vrai qu’elles ne se plaignent jamais et endossent parfaitement leur nouveau rôle de femme au foyer.
Un tel dévouement étonne d’ailleurs Alyssa à chacune de ses visites chez elles, car, au plus profond d’elle, elle sait qu’elle ne suivra pas leur chemin, non pas parce qu’elle est une anticonformiste, mais plutôt parce qu’elle ne peut s’imaginer vivre une existence aussi monotone pendant des dizaines d’années sans jamais avoir le droit à la parole et avoir pour seules préoccupations d’élever ses enfants et s’occuper de la maison. Du haut de ses 18 ans, c’est l’image qu’elle a du mariage.
Repousser les avances de tous les soupirants que son Père a soigneusement choisis pour elle lui permet donc de garder sa liberté encore quelques temps. En ce sens, elle ressemble davantage à son frère cadet âgé de 16 ans, Jérémy. Tout comme lui, elle est rêveuse, idéaliste, optimiste et donc naïve dans ce monde dont elle ne connaît que sa ville natale.
Le moyen le plus efficace qu’elle ait trouvé pour s’évader de cet univers d’obligations n’est pas la lecture de romans, mais l’écriture. Oui... Son plus grand plaisir est d’écrire. Elle ne se sent elle-même que lorsqu’elle laisse glisser sa plume sur le papier au gré de ses envies et de ses sentiments sans avoir à se soucier des interdits moraux. Il lui arrive d’écrire des petites histoires, des poèmes ou tout simplement de raconter ce qui se passe dans sa petite ville. Dans la maison, seuls ses frères et soeurs connaissent sa véritable passion, car ses parents considèrent l’écriture comme une perte de temps.
Seulement elle n’a pas beaucoup de temps à elle, car elle doit s’occuper des travaux ménagers pour soulager sa Mère et également chasser. Jérémy et elle sont souvent chargés de ramener à manger à la maison, quand leur Père est débordé aux champs. Et bien qu’elle soit une fille, il ne s’agit pas pour Alyssa de rater sa cible, car toute sa famille serait privée de viande pendant plusieurs jours.
Plus jeune, elle détestait les armes... Et encore aujourd’hui, elles lui rappellent la fusillade qu’elle a vécue, il y a quelques années devant la banque, lorsque des malfaiteurs n’ont pas réussi à fuir discrètement à la suite de leur hold-up... Des coups de feu ont été tirés de toutes parts et malheureusement il n’y a pas que les bandits qui ont trouvé la mort ce jour-là. Elle revoit encore ces femmes accourir en hurlant vers le cadavre de leur mari tombé face contre terre, le corps ensanglanté. Même le visage de certains enfants, à peine orphelins de Père, est encore gravé dans sa mémoire.
Mais, bien que les armes lui rappellent toujours cette tuerie, elles sont peu à peu devenues ses alliées, car elle a appris à les manier et à les utiliser uniquement à des fins alimentaires. Elle les considère donc avec moins de crainte depuis qu’Edan, son frère aîné, a quitté la maison pour s’installer à quelques kilomètres de là avec sa femme, Margaret. En effet, jusqu’à son départ, c’était lui qui était chargé de trouver de la viande pour sa famille. Depuis, Alyssa a donc dû apprendre à dominer ses angoisses face à un fusil afin de nourrir les siens.
Oui... En cette année 1859, la vie est loin d’être facile pour les Mac Cartie qui ont à faire face à de plus en plus de travail depuis le départ des trois aînés, car l’argent ne rentre pas davantage dans la caisse commune. Les parents se tuent à la tâche pour offrir à leurs enfants une vie plus confortable. Jérémy et Alyssa l’ont compris et c’est pour cette raison qu’ils les aident du mieux qu’ils peuvent. Seule la cadette, Sherry, qui a alors 13 ans ne comprend pas encore combien son aide est précieuse, pourtant, même si de par sa nature fragile, elle ne peut exécuter que de petits travaux ménagers, c’est toujours du temps que sa Mère peut employer à d’autres tâches.
Mais, malgré toutes les difficultés auxquelles les Mac Cartie ont à faire face, leur famille prend le temps de vivre. En effet, le premier dimanche de chaque mois, tous les enfants reviennent manger à la maison après l’office. Quelquefois même, l’Oncle Pat et sa femme Jane se joignent à eux. C’est le frère aîné de leur Père, qui après avoir longtemps été ballotté d’un petit travail à un autre, a finalement obtenu toute la reconnaissance qu’il mérite en devenant un des banquiers les plus respectés de Denver. Et aujourd’hui, l’Oncle Pat, c’est celui qui a réussi et toute la famille est fière de lui.
Alyssa est sa petite préférée, non seulement parce qu’elle est sa filleule, mais aussi parce qu’elle a la même soif de liberté que lui. De son côté, la jeune femme nourrit pour lui une estime et une admiration sans borne. Elle le considère davantage comme un ami dont l’expérience ne peut lui être que profitable, que comme un sexagénaire qui ne peut pas comprendre ses préoccupations. Et c’est justement pour son ouverture d’esprit qu’Alyssa lui a parlé de sa passion pour l’écriture. L’Oncle Pat en est d’autant plus flatté qu’il est le seul adulte dans la confidence.
Et quand début août 1859, Richard, le mari d’Annabelle, propose à Al de travailler avec lui au journal de Pacific Springs, il faut toute la persévérance et la persuasion de l’Oncle Pat pour convaincre son frère cadet que l’expérience ne peut qu’être bénéfique à la jeune fille. Le père d’Al cède donc devant tous les arguments que l’Oncle Pat parvient à trouver pour permettre à sa filleule de réaliser son rêve.
Début septembre, Al entre donc dans une équipe exclusivement masculine jusqu’alors. Son beau-frère, le second du journal, lui présente les trois reporters : Ray Harris, Joseph Lane, Norman Holder et le patron quelque peu bourru au premier abord, mais très gentil au fond : Adam Walston, dont Al devient vite l’assistante. Quelle n’est pas alors sa déception quand elle réalise qu’elle n’écrira des articles que pour soulager ses collèges, lorsqu’ils auront trop d’événements à couvrir... Elle met donc quelques temps à se faire à l’idée d’être là uniquement en cas de besoin, mais après tout que peut-elle espérer de mieux ? Elle a été bien naïve de s’imaginer qu’un poste que des hommes possèdent déjà pouvait lui être confié... Cette situation lui convient cependant, dans la mesure où elle a la possibilité d’écrire ses propres textes, même si ce n’est que de manière périodique... Au fil des semaines et des articles, elle parvient à acquérir un style de plus en plus sûr et clair, et qui commence même à être apprécié par ses concitoyens. En effet, elle voit lentement le regard des gens changer à son égard, puisque peu à peu, ils réalisent qu’une femme ayant les capacités et le talent est tout aussi capable que les hommes de travailler dans un journal.
Et au fil des trois premiers mois, elle prend de l’assurance dans son travail et également dans sa vie privée. En effet, elle ne se sent plus rejetée comme avant et semble même avoir trouvé sa place : bien qu’elle habite toujours chez ses parents, elle ne se sent plus dépendante d’eux financièrement et parvient à s’assumer tout en continuant à aider sa famille. Le petit revenu qu’elle ramène chaque semaine est d’ailleurs très apprécié en cette mauvaise saison. Très vite, ses parents qui étaient au départ des plus réticents à son projet deviennent si fiers de leur fille qu’ils ne lui reprochent même plus sa passion pour l’écriture, si soudaine à leurs yeux. De même, ils semblent accepter lentement son comportement pour le moins atypique et son besoin de solitude alors que toutes ses amies sont déjà mariées et mères au foyer, même s’ils préféreraient lui faire entendre raison pour qu’elle adopte un style de vie plus respectable aux yeux de leurs concitoyens.
Peu à peu, elle fait même connaître le nom des Mac Cartie en dehors des limites de sa ville, ce qui étonne pour le moins les membres de sa famille tandis que la journaliste ne semble même pas se rendre compte de cette soudaine renommée. Au contraire, par rapport à son nouveau statut, elle adopte un comportement très simple face à ceux qu’elle a toujours considérés comme ses amis : elle ne change rien à ses habitudes et, toujours aussi communicative, apprécie de plus en plus de prendre la parole et donner son avis dans cette société où les femmes ne font habituellement qu’écouter. Au fil des jours, cette attitude spontanée et un rien provocante surprend de moins en moins sa famille et même ses concitoyens commencent à s’habituer à cette différence si clairement affichée. Seulement aujourd’hui, elle peut enfin prendre une plume sans avoir à se cacher de ses parents. Et c’est sa plus grande fierté : elle peut enfin leur montrer ce qu’elle aime par-dessus tout sans avoir à leur mentir pour camoufler une passion qui n’entre pas dans les normes de la société.
Après presque un an de persévérance pour s’intégrer dans ce milieu qu’elle a toujours aimé, sa renommée dépasse les limites de son comté pour atteindre Denver et attirer l’attention du Directeur du célèbre Denver News, Monsieur Douglas Emerson. Après quelques rencontres et entretiens, il ne tarde pas à être séduit par cette jeune femme active affichant une once de fierté à s’assumer sans mari. Emerson a pour réputation d’avoir l’équipe la plus dynamique de Denver, mais également la plus provocatrice, car elle n’est composée que de personnages montrés du doigt qui n’ont aucune formation de journaliste, mais font seulement partager leurs expériences aux autres à l’aide d’un style unique : un hors-la-loi reconverti en honnête citoyen par amour, un shérif, une ancienne prostituée et même un Noir libre qui aime à débattre sur l’esclavage et la ségrégation raciale qu’il dénonce efficacement. Chacun y a la parole sans censure et peut ainsi rapporter du vécu, qui à défaut d’être totalement objectif reflète une réalité certaine. Le journal a d’ailleurs longtemps été boycotté par la haute société de Denver qui le considérait comme une incitation à la débauche et un outrage aux bonnes moeurs. Mais avec la persévérance d’Emerson et de son équipe initiale, le journal a réussi à acquérir une certaine reconnaissance et même s’il n’est toujours pas accepté par une minorité puritaine têtue, il parvient à faire passer des idées nouvelles et innovatrices qui n’auraient jamais pu être imprimées il y a dix ans de ça.
Al hésite donc longtemps avant de quitter le journal qui lui a fait confiance et l’a fait connaître, mais Emerson s’étant montré plus que persuasif, elle se décide finalement à tenter sa chance dans une ville qui lui est totalement inconnue. Cet éloignement de ses proches l’effraye avant même qu’elle ne quitte la ferme familiale, ses amis et points de repères à Pacific Springs, mais sa soif de découverte lui permet de surmonter ses angoisses. C’est donc en octobre 1860 qu’elle s’installe dans cette grande ville pour intégrer l’équipe de journalistes la plus controversée du Territoire.
Très rapidement, elle prend donc conscience qu’elle va également devoir gagner la confiance de ses nouveaux collègues, car si le seul qui semble croire en la jeune femme s’avère être Emerson, les autres journalistes veulent davantage tester sa motivation et son endurance pour savoir si elle est digne de faire ce métier. Alyssa n’en est que plus déçue, car elle pensait avoir acquis une certaine reconnaissance dans la profession. Or, il apparaît très nettement qu’elle ne bénéficie aucunement à Denver de la popularité qu’elle avait acquise à Pacific Springs.
Et donc, en guise de baptême du feu, elle se retrouve durant la semaine qui suit son arrivée à Denver, dans une diligence qui l’emmène à Chimney Rock, une petite ville du Nebraska. Et sur le chemin, elle ne peut s’empêcher de se demander :
-"Comment est-ce que j’ai pu me laisser entraîner dans une histoire comme celle-ci ?"
La jeune journaliste se voit déjà confier un des événements les plus dangereux à couvrir : les attaques constantes de fermes isolées aux abords de Chimney Rock par des Indiens renégats. En effet, malgré les traités de paix qui ont été signés entre plusieurs grands chefs indiens et l’armée, certains "Peaux Rouges", comme ils sont communément appelés par les "Blancs", n’hésitent pas à s’attaquer à des familles en dehors du conflit pour montrer au "gouvernement des Blancs" qu’ils n’acceptent pas ces accords considérés inéquitables. Etant donné le sujet des plus délicats de son papier, Al ne peut que regretter les petits articles qu’elle écrivait à Pacific Springs, car la prise de risque lui semble ici relativement démesurée. Car même si le conflit tend à se généraliser à tout le pays, il paraît assez clairement que les habitants de Denver sont loin de se soucier de ce qui peut se passer en dehors de leur ville et a fortiori à plus de 200 kilomètres. Et il n’en demeure pas moins qu’elle est de loin la moins expérimentée pour couvrir de tels évènements.
Durant tout le trajet, la jeune femme tente donc de se convaincre qu’elle ne fera que son métier en rapportant des événements à des lecteurs qui ont eu la chance, dans ce cas précis, de ne pas les vivre. Elle sait se montrer déterminée et sûre d’elle quand les circonstances le demandent, seulement pendant les longues heures du voyage, elle remet peu à peu tout en question et se demande si elle n’aurait pas préféré rester sur Pacific Springs où elle pouvait enfin se satisfaire d’avoir quelques acquis. Malgré les doutes et l’appréhension qu’elle sent croître en elle au fur et à mesure qu’elle approche de Chimney Rock, elle décide de remplir cette première mission avec tout le professionnalisme qu’elle a acquis chez elle pour pouvoir ensuite choisir ou non de rester à Denver sans que son nouveau patron ait le moindre reproche à lui faire. De plus, elle refuse de faire le plaisir à ses collègues et ses concitoyens de la voir abandonner prématurément sa nouvelle place, après l’échec de ce test, parce qu’elle n’aurait pas eu assez de sang froid et de courage pour relever fièrement ce défi qui lui est lancé.
Vers les 17 heures, elle entre donc à Chimney Rock à nouveau motivée et décidée à rapporter un papier excellent à Denver, quelles que soient ses angoisses. Et à peine la diligence a-t-elle stoppée au milieu de la rue principale que des curieux s’arrêtent pour regarder qui va en descendre. Il semble d’ailleurs que la belle journaliste attire davantage l’attention que les autres voyageurs dans la mesure où il est relativement rare de voir une jeune femme porter une si grande robe avec autant d’élégance et ne pas se sentir pour autant mal à l’aise dans une petite ville comme celle-ci où tout est poussiéreux et empeste le crottin de cheval.
Après avoir récupéré ses deux sacs, Al laisse ses grands yeux verts se promener sur les différentes enseignes qui s’offrent à elle, ce qui lui permet de commencer à se repérer dans cette ville inconnue. Et dès qu’elle remarque l’hôtel entre le journal et le magasin général, elle y entre d’un pas décidé et attend patiemment son tour derrière les quatre personnes qui la précèdent. Mais quand elle atteint enfin le comptoir, le réceptionniste ne lui laisse même pas le temps de parler et la devance en disant :
-"Désolé, Madame... Mais ce jeune homme a pris la dernière chambre..."
Al jette un rapide coup d’oeil dans la direction que lui montre le réceptionniste et distingue alors un jeune homme d’environ 1.85m, un chapeau noir posé sur sa tête qui s’apprête à quitter le hall d’entrée pour monter dans sa chambre. Mais il ne semble pas indifférent au problème de la jeune femme, puisqu’il s’arrête sur la première marche de l’escalier et se retourne pour la regarder à son tour. La jeune journaliste, quant à elle, revient vite sur le réceptionniste et lui demande alors :
-"Et où se trouve l’hôtel le plus proche dans ce cas ?
- A Courthouse Rock... Madame... Je suis désolé, nous sommes le seul hôtel de Chimney Rock..."
Sentant que les ennuis commencent dès son arrivée, Al baisse la tête en fermant les yeux. Elle ne peut pas loger dans la ville voisine alors que le sujet de son article se trouve ici.
Tout à coup, une main sur son épaule lui fait relever les yeux. Elle se retrouve alors nez à nez avec le jeune homme au chapeau noir qui lui propose très poliment :
-"Je vais vous la laisser, Madame...
-Oh ! Vous êtes très gentil, Monsieur, mais vous vous retrouveriez dans ma situation..."
Il illumine alors son visage d’un large sourire et ajoute :
-"Ne vous inquiétez pas... J’ai un autre point de chute à quelques kilomètres..."
Et comme elle ne semble pas oser accepter sa proposition, il prend sa petite main gantée dans la sienne poussiéreuse et y dépose la clé. Surprise par une si gentille attention, elle met quelques secondes pour le rattraper par sa belle veste beige juste avant qu’il ne passe la porte de l’hôtel pour lui dire :
-"Je vous remercie..."
Lui se retourne et dit simplement en souriant :
-"Je vous en prie, Madame..."
Elle reste un petit moment, debout au milieu du hall, le regard fixé sur cette porte derrière laquelle le jeune homme vient de disparaître, puis monte dans sa chambre. Le mobilier de la pièce est très simple : un lit une place à sa droite, une petite table et une chaise à côté de la fenêtre face à elle et une armoire dans le coin au fond à gauche. Elle dépose alors ses deux sacs sur le couvre-lit et s’avance vers la fenêtre entrebâillée pour regarder la vue : celle de la rue principale en pleine effervescence en cette fin d’après midi. Depuis qu’elle a commencé à exercer le métier de journaliste, elle a pris l’habitude de s’intégrer à la vie des gens qu’elle va côtoyer pendant quelques temps.
Seulement, aujourd’hui, elle ne parvient pas à se concentrer et laisse son esprit vagabonder. Soudain le visage des membres de sa famille lui revient en mémoire avec une certaine note de nostalgie comme si leur absence créait un grand vide en elle que même la passion pour son métier ne parvient pas à combler. Mais, tout à coup, une silhouette familière la tire de ses tristes pensées. Elle distingue en effet le jeune homme au chapeau noir qui sort de chez le barbier installé en face de l’hôtel. En suivant sa démarche détendue, elle revoit son sourire mis en évidence par le contraste entre ses belles dents blanches et son visage bronzé et quelque peu noirci par une barbe de deux ou trois jours, ce qui laisse supposer qu’il a dû chevaucher plusieurs journées et qu’elle l’a privé d’un bon bain et d’une nuit de sommeil dans un vrai lit qu’il attendait certainement avec impatience depuis longtemps. Et en le voyant entrer dans le saloon, elle se demande où il va dormir cette nuit.
Après avoir rangé quelques-unes de ses affaires dans son armoire, elle descend dans la rue principale et s’y promène pendant près d’une demi-heure avant de s’arrêter devant l’enclos du maréchal-ferrant qui enferme un cheval magnifique : un palomino d’une élégance rare. Chacun de ses mouvements laisse supposer qu’il descend probablement d’un Arabe. Fascinée par tant de grâce chez un cheval qui ne doit certainement être considéré que comme une vulgaire monture, la jeune femme s’approche contre la barrière et avance sa main vers lui. L’animal, peu farouche, tend alors l’encolure pour la sentir et se laisser caresser rapidement. Les quelques minutes passées à ses côtés lui font un peu oublier ses craintes : la présence des chevaux l’a en effet toujours apaiser.
Vers 20 heures, Al rejoint le restaurant de l’hôtel pour dîner. En un rapide coup d’oeil, elle reconnaît l’homme au chapeau noir au fond de la salle à manger. Et libérée des yeux indiscrets qui surveillaient son attitude jusque là, elle se permet alors de l’aborder :
-"Bonsoir Monsieur...
-Madame..."
Dit-il en hochant la tête. Puis Al ne peut s’empêcher de lui demander :
-"Est-ce que vous avez trouvé un endroit où dormir cette nuit ?"
Le cow-boy lui répond alors très poliment :
-"Oui... Oui... Ne vous inquiétez pas...
- Tout à l’heure, vous êtes parti si vite que vous ne m’avez même pas laissé le temps de vous rembourser la chambre..."
Finit-elle par dire en cherchant dans son petit sac à main, mais l’homme lui attrape le poignet en disant :
-"Je préférerais que vous vous joignez à moi..."
Et devant le regard pour le moins surpris de la jeune femme, il ajoute presque confus d’une telle spontanéité :
-"Si personne ne vous attend... Bien sûr..."
Surprise par cette proposition si soudaine, Al pense tout d’abord à refuser, mais en regardant son interlocuteur dans les yeux, elle réalise que sans lui, elle n’aurait pas su où dormir cette nuit et finit donc par accepter, sachant que personne ne pourra lui reprocher d’avoir dîné avec un inconnu. Puis, une fois assise en face de lui, elle se présente enfin :
-"Je m’appelle Alyssa Mac Cartie...
-James Butler Hickok... Enchanté de faire votre connaissance...
-Tout le plaisir est pour moi..."
Répond-t-elle poliment en s’étonnant de se retrouver face à ce cow-boy à la réputation de fine gâchette. Pourtant, il ne ressemble en rien à l’image qu’elle a pu se faire en lisant les articles le concernant. Les deux jeunes gens entament alors simplement la conversation et, Al se sent rapidement naturelle avec ce jeune homme alors qu’elle devrait plutôt garder ses distances. Cependant, il n’en est rien : elle ne peut rester sur la réserve devant cet homme qui symbolise tout ce qu’elle n’a jamais pu approcher jusque là. Elle ne sait encore si c’est sa curiosité de journaliste ou le charme du cavalier qu’elle ne peut nier, mais elle s’intéresse rapidement à cette personnalité controversée de la région.
Al se sent presque immédiatement séduite par ce jeune cow-boy, bien que cette attirance brave tous les interdits moraux de l’époque. La spontanéité et l’humour de James ne peuvent en effet que toucher la jeune femme qui n’a jamais rencontré d’homme aussi naturel que lui. En effet, il ne cherche pas à se donner une bonne image et n’embellit pas non plus sa situation. Il paraît même fier d’être un simple cavalier du Pony Express. Sous des airs de tête brûlée trop sûr de lui, il apparaît pourtant très différent de la réputation qu’on colporte sur lui. Certes, il semble apprécier le risque et le danger que lui procure son métier, pourtant il n’émane pas moins de lui une sensibilité qu’il essaie de dissimuler sous ses airs de dur à la volonté de fer. Mais plutôt que de prêter attention aux commérages malveillants, Al préfère passer outre tout ce qu’elle a pu entendre sur lui et se forger ainsi une opinion par elle-même.
Cependant, sous des abords ouverts, il reste néanmoins assez secret ce qui ne fait qu’attiser la curiosité de la jeune journaliste, qui se garde bien de lui révéler sa véritable profession de manière à pouvoir toujours faire ses recherches dans l’anonymat ; elle préfère donc se présenter comme étant une géologue qui doit écrire un livre sur le sol de la région.
Au fur et à mesure de la conversation, Al lui trouve, à sa grande surprise, un charme déroutant, ce qui devrait la gêner compte tenu de son éducation religieuse stricte, il n’en est pourtant rien. En effet, elle comprend enfin ce qui manquait à tous ces hommes qu’elle aurait pu épouser. Elle ne va certainement jamais le revoir, mais elle gardera pour toujours en elle cette sensation de bien-être qu’elle éprouve tout au long de cette soirée pour le moins exceptionnelle. En effet, en temps normal, elle n’aurait jamais osé aller vers un inconnu et pourtant, elle ne s’est sentie aucunement gênée avec Hickok, mais au contraire attirée. Et le fait de savoir qu’elle peut passer outre les convenances sans avoir ensuite droit à des remontrances lui permet de se découvrir sous un nouveau jour qu’elle n’aurait jamais pu soupçonner si elle s’était pliée aux volontés de son entourage quelques années plus tôt.
Au moment de payer l’addition, elle pousse même ce soudain anticonformisme à vouloir la régler en disant :
-"C’est pour moi..."
Mais Hickok n’a aucunement l’intention d’accepter et lui dit :
-"Il n’en est pas question !
-Si vous n’aviez pas eu la gentillesse de me laisser votre chambre, je n’aurais pas su où dormir cette nuit... Il est bien normal que je vous remercie..."
Insiste-t-elle en gardant ses petits doigts sur la note que la serveuse vient de déposer sur la table. Mais, Hickok ne semble pas non plus décidé à céder et pose spontanément sa main sur celle de la jeune femme qui tressaille intérieurement à ce contact inattendu. Elle n’en montre pourtant rien et reste intransigeante :
-"N’insistez pas..."
Amusé par une détermination si inébranlable, Hickok lui demande alors :
-"On laisse vraiment les femmes payer là d’où vous venez ?
-Pas plus qu’ici, je suppose... Seulement, là, c’est une occasion spéciale...
- C’est moi qui ai une dette envers vous maintenant..."
Finit-il par dire en retirant sa main. Seulement le cavalier ne sait pas qu’Al souhaite aussi le remercier pour cette soirée tout simplement. Car elle ne peut aucunement le lui dire explicitement de peur de lui laisser sous-entendre de mauvaises intentions, alors qu’elle a toujours eu un comportement respectable vis à vis des hommes en gardant une certaine distance avec eux.
Galant, Hickok raccompagne donc Al qui, une fois devant la porte de sa chambre, ne sait plus quelle attitude adopter vis à vis de ce jeune homme qui l’attire certes, mais envers qui elle ne peut se permettre d’aller si impulsivement, dès le premier soir, car une telle réaction est tout à fait contraire au comportement que sa Mère s’est efforcée de lui enseigner des années durant.
Suite
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