Chroniques du Poney Express

Chapitre 3
POUR LA CAUSE
MAI 1860
Les chevaux attelés au vieux chariot du relais
attendaient, imperturbables, la fin du chargement. Deux fois par mois,
Hunter envoyait en ville ses employés pour aider Emma Shannon au
ravitaillement. Puis, le relais vivait sur ces provisions jusqu’à la corvée
suivante. Les menus ne variant guère, les jeunes gens éprouvaient une
certaine aversion à charger et décharger toujours les mêmes sacs de farine,
de maïs, de haricots et de viande fumée. Pourtant, ces petites visites en
ville étaient toujours une fête. Elles leur permettaient de rompre avec la
monotonie de la vie quotidienne. Ils pouvaient rester des heures à
détailler tout ce qui était arrivé de nouveau au magasin général: un livre,
un couteau, un chapeau. Tout ce pourquoi ils feraient des économies jusqu’à
la prochaine fois. Ce matin-là, Teaspoon les avait accompagnés pour acheter
du matériel. Depuis trois jours, on avait entrepris de retaper le
baraquement qui avait mal supporté l’hiver. Chacun alternait donc le
marteau et les courses, mettant visiblement plus d’entrain à la seconde
tâche qu’à la première qui occasionnait de temps à autre quelques blessés.
Tous ces jeunes gens, sans être dotés d’un affreux poil dans la main,
n’étaient guère doués pour les travaux manuels et il arrivait fréquemment
qu’un marteau s’égare malencontreusement sur des doigts innocents. Ces
petits accidents n’allaient pas sans provoquer sarcasmes et éclats de voix.
Quoi qu’il en soit, les travaux avançaient tant bien que mal, ...quand le
matériel suivait.
Teaspoon sortit du magasin général où il venait d’arracher à
Tompkins ses dernières réserves de clous à l’issue d’une terrible
négociation, quand il tomba en arrêt devant trois voyageurs s’avançant
tranquillement dans la rue principale. Il ferma un oeil et suivit les hommes
de l’autre en se grattant le menton. Les hommes passèrent devant lui sans
lui prêter attention et mirent pied à terre devant le saloon en faisant
tinter leurs éperons. L’un d’eux fit voler le pan de son long
cache-poussière, révélant un fusil à canon court le long de sa jambe. Le
vieil homme fronça les sourcils. Où donc avait-il déjà vu ces têtes-là?
L’homme ne chercha pas à masquer son arsenal, glissa les pouces dans son
ceinturon garni de cartouches et jeta alentours un regard d’aigle de sous
son large Stetson beige. Teaspoon ouvrit l’autre oeil de stupeur. Sa mémoire
ne lui jouait pas de tours. Il connaissait cet homme. Ça remontait loin,
mais c’était bien un des compagnons de ses dernières années chez les
rangers du Texas. Pendant que le Kid et Cody terminaient le chargement, il
entra au saloon. Rares étaient les occasions d’évoquer les vieux souvenirs
et les aventureuses équipées dans les grandes plaines du Texas. Aujourd’hui
qu’il s’en présentait une, il aurait été dommage de la laisser passer. Il
avisa les trois hommes assis à une table dont le bois vernis était marqué
d’innombrables traces de verres. Hunter redressa son vieux chapeau, bomba
le torse et s’avança vers eux d’un pas décidé. Son salut fit sursauter les
texans qui ne le reconnurent pas immédiatement. Vexé, mais prenant soin de
ne pas le montrer, il déclina son identité avec un sourire espiègle. Si les
visages ne se détendirent pas immédiatement, les mains quittèrent au moins
le dessous de la table pour lui présenter un siège. Teaspoon ressentit
rapidement la tension qui émanait d’eux. Il décida qu’il valait mieux
avancer prudemment. "Ça me fait plaisir de vous revoir, les gars. C’est
comme si le Texas débarquait tout à coup en plein Nebraska.
-Je ne t’aurais pas cru aussi nostalgique, Hunter, répondit l’un
des hommes en souriant.
-Pourtant, j’y pense très souvent... Et puis, les rangers, c’était
la grande époque.
-C’est vrai qu’après ça, ça doit être assez frustrant d’être facteur.
-Chasseur de primes, c’est quand même plus gratifiant.
-Crois pas ça, Rawlins, répondit Teaspoon. J’aime ce travail. Je
suis content de m’occuper de mes petits gars... Et puis, votre boulot, c’est
plus de mon âge."
Les trois hommes sourirent. Approuver n’eut pas été correct. Mais
Teaspoon comprit bien qu’ils le jugeaient dépassé. Tous les chasseurs de
primes avaient tendance à se considérer comme supérieurs au commun des
mortels. Il le savait pour en avoir côtoyé plus qu’il n’aurait souhaité.
Ceux-là étaient parmi les plus dangereux pour leurs proies. Ils n’avaient
pas d’états d’âme. Siems porta le verre de whisky à ses lèvres et le vida
d’un trait. "J’ai hâte de rentrer au Texas, dit-il. Le whisky y est
sacrément meilleur.
-Et puis, il y a trop de militaires, par ici. On peut pas faire un
pas sans tomber sur ces putains de fédérés", reprit March, le troisième homme.
Le regard vindicatif que lui lança Rawlins lui coupa la parole.
Hunter ne manqua pas de noter le geste nerveux de Siems qui scruta la salle
avec inquiétude. Mais, personne ne faisait attention à eux. Rawlins remplit
son verre et se renversa dans son fauteuil. Il semblait tout à fait calme
et sûr de lui. C’était le moment de lui demander ce qui les avait amenés si
loin de leur cher Texas. "On est sur la piste des frères Calloun. J’ai
appris qu’ils projetaient d’attaquer la banque de Blue Creek." Teaspoon
fronça les sourcils, mais ne dit rien.
"Je ne vois pas ce qui vous tracasse, dit Cody, quand Hunter eut
raconté son histoire aux jeunes cavaliers. C’est pas la première fois que
des chasseurs de primes s’arrêtent dans cette ville.
-S’ils sont là pour les Calloun, moi, je suis Sarah Bernardt,
répondit le vieil homme. Zach Calloun tente plutôt de se faire oublier, ces
derniers temps. Aux dernières nouvelles, il se serait réfugié au Canada.
-Peut-être qu’il n’a pas supporté le climat, dit Fanny. De toute
façon, qu’est-ce que ça peut bien vous faire?
-Ça m’in-trigue, répondit le vieil homme en détachant bien les
syllabes de ces deux mots.
-Laissez tomber, Teaspoon. C’est le genre de chose que Mac ne peut
pas comprendre, lâcha Cody. Ça dépasse de beaucoup la vision très
réductrice qu’il a du monde.
-Qu’est-ce que tu veux dire par là? demanda la jeune fille en
fronçant les sourcils.
-Qu’au-delà des cinq mètres qui t’entourent, il n’y a pas
grand-chose qui te touche, répondit Cody avec un sourire en coin.
-Ça suffit, tous les deux, s’énerva Hunter qui flairait le
dérapage habituel. Et dépêchezvous un peu. Vous avez encore du travail."
Les jeunes gens se levèrent en grommelant. Hickok roula sa
couverture et passa sa veste. Depuis deux semaines, le Poney Express avait
étendu son rayon d’action, et une piste partait de Sweetwater vers le sud
où se bâtissaient de nouvelles villes. Larchwood, sa destination finale,
était l’une d’elles. En le voyant prendre le relais de Buck, plus d’un
cavalier poussa un soupir de lassitude, en se disant qu’il aurait préféré
transpirer pour un paquet de lettres plutôt que pour une scie ou un
marteau. Fanny, quant à elle, poussa un soupir de soulagement. Elle avait
devant elle vingt-quatre heures de tranquillité. Elle rejoignit Cody devant
la grange et attrapa l’autre poignée de la scie. Bientôt, une chanson
épicée se balançant au rythme de la scie emplit l’air, coupée de temps à
autre par leurs éclats de rire.
Toute la journée Teaspoon sembla préoccupé par sa curieuse
rencontre. Le lendemain il se décida enfin à retourner en ville pour
essayer d’en savoir plus. A sa grande surprise, il apprit que les texans
avaient réglé leur note à l’hôtel et repris la route en claironnant partout
qu’ils se rendaient à Blue Creek. S’ils comptaient prendre leur gibier de
cette façon, ils se leurraient. Si Zach Calloun avait vraiment reparu dans
les environs, il avait certainement des oreilles partout. Il n’était pas
homme à se laisser surprendre. Teaspoon en était à ce point de ses
réflexions, lorsqu’une affichette placardée sur un mur attira son
attention. Ce qu’il y lut l’horrifia. A l’aide de quelques mots vigoureux
soigneusement choisis, le placard encensait la pratique de l’esclavage et
menaçait des pires calamités les abolitionnistes. D’un geste nerveux, il
arracha l’affiche et la porta au marshal Cain qui lui apprit que plusieurs
autres pamphlets du même acabit inondaient la ville depuis le matin.
Certains tenaient même un discours injurieux envers l’armée et le
gouvernement, et allaient jusqu’à menacer de mort certains de leurs
représentants. La prose n’était pas signée, mais les affiches portaient
l’adresse de l’imprimeur : Houston, au Texas. Hunter sentit le sang battre
à ses tempes. D’un geste coléreux il froissa le papier et le jeta sur le
bureau. Cette propagande pro-sudiste n’était pas venue toute seule. Elle
n’avait pu être amenée que par eux. Voilà donc ce qu’ils lui cachaient.
Voilà la raison de la gêne de Siems et de l’air comploteur de Rawlins.
Teaspoon fulminait. Il rentra au relais dans un état proche de la crise
d’apoplexie et, pour toute explication, montra les tracts qu’il avait
récupérés. Le discours était violent et menaçant, il appelait aux armes en
donnant une liste exhaustive des hommes à abattre. Pour Teaspoon, il ne
faisait plus de doute que les soi-disant chasseurs de primes parcouraient
la région pour mener une campagne d’intoxication et de diffamation à
l’encontre du gouvernement. Mais, cette fois, tous furent d’accord avec
Mac. C’était de la politique, la politique était un terrain de sables
mouvants, et il valait mieux passer au large et ne pas s’en mêler.
A l’aube du jour suivant, arriva de l’Est un courrier
spécial portant cachet de l’armée, destiné au colonel Clapton, membre du
Haut Etat-Major de l’armée de l’Ouest. Malgré ses protestations, Fanny dut
partir ventre à terre avec le pli pour Fort Laramie où le colonel devait
séjourner quelques temps. Si l’idée de retourner sur les lieux de son
enfance ne la contrariait plus comme avant, elle appréhendait en revanche
la rencontre avec Francis Clapton, ami de son père, qui lui avait fait
subir la pire épreuve de sa vie à peine quelques mois plus tôt. Elle essaya
de se rassurer en se disant qu’il y avait peu de chances pour qu’elle le
vît. Mais cela ne suffit pas à la tranquilliser, et durant tout le trajet
elle repassa dans sa tête les paroles qu’elle lui adresserait et les
réponses qu’elle donnerait à ses questions.
Quand elle se présenta au fort, à la tombée du jour, elle comprit
que ses craintes n’étaient pas justifiées. Jamais elle n’avait vu aussi
importante garnison à Fort Laramie, comme si le poste s’apprêtait à
recevoir le Président lui-même. Une grande agitation y régnait, et elle ne
tarda pas à comprendre que Clapton en était le chef d’orchestre.
Visiblement, il ne perdrait pas de temps à recevoir lui-même un obscur
petit courrier. Fanny fut donc dirigée vers une ordonnance qui se chargea
de transmettre à son supérieur le message qu’elle lui remit. Le jeune
capitaine la fit ensuite conduire à la cantine où les hommes de la garnison
prenaient le repas du soir. Dès son entrée, elle sentit plusieurs paires
d’yeux se tourner vers elle, et quelques conversations particulières
s’arrêtèrent. Aussitôt, elle ramena son chapeau vers l’avant et baissa les
yeux. De dessous le bord de cuir brun, elle vit les regards curieux
insister un instant puis se détourner pour reprendre le fil de leurs
discussions. Mal à l’aise, elle s’installa à un bout de table, contre un
mur, et jeta un regard circulaire sur la pièce qu’elle connaissait bien.
Comme le poste, comme la ville s’étendant à quelques kilomètres, la
garnison avait changé. Elle comptait beaucoup de jeunes cavaliers, plus
jeunes qu’à l’époque où elle y avait vécu, semblait-il. Non, c’était
seulement une impression. C’est elle qui était plus jeune, alors. A
quelques tables d’elle, il y avait le caporal Fischer et Vent-Aveugle.
L’éclaireur cheyenne lui avait autrefois appris à suivre une piste. C’est
avec lui qu’elle avait découvert la langue cheyenne ; c’est sa tribu qui
l’avait adoptée ; c’est son village, perdu au fond de la petite vallée de
la Wind River, qu’elle avait soudain découvert, un soir de mars, après une
marche interminable dans la montagne. Ce village où vivait Petit-Lynx.
L’éclaireur n’avait pas changé. Le temps semblait n’avoir aucune prise sur
son visage cuivré aux traits anguleux. Il s’appelait Vent-Aveugle, mais il
avait la vue de l’aigle. Fanny plongea le nez dans son assiette et avala
rapidement la bouillie de fèves qu’on lui avait servie. Mieux valait ne pas
s’attarder ici. Elle décida de quitter le fort pour aller dormir au relais
de Laramie.
Le même jour, Hickok ramenait le courrier de Larchwood et
passait le relais au Kid. Au grand étonnement de Teaspoon, il raconta qu’il
avait croisé le matin même, peu après son départ de la ville, les trois
anciens rangers. Le vieux texan avait beau se creuser la tête, il ne
parvenait pas à comprendre pourquoi ses anciens camarades lui avaient
menti, ni ce qu’ils pouvaient bien avoir à faire à Larchwood. Puis, tout à
coup, son visage se figea dans une expression de stupeur qui inquiéta les
jeunes gens, et il poussa un juron qui fit froncer les sourcils à Emma.
Teaspoon se précipita vers la table pour récupérer les tracts. "Larchwood,
c’est juste une étape, s’exclama-t-il. Il leur suffit ensuite de prendre la
passe des géants pour atteindre Laramie."
Les jeunes gens échangèrent des regards prudents.
"Qu’est-ce qui vous fait croire qu’ils vont à Laramie? demanda Ike.
-C’est évident, bon sang! Il n’y a rien alentours qui puisse les
intéresser, excepté Fort Laramie.
-C’est insensé, objecta Lou. Ils ne sont quand même pas assez fous
pour aller à trois attaquer un fort.
-Quel que soit leur projet, ils n’ont pas la moindre chance,
renchérit Cody en secouant la tête d’un air navré.
-Ce genre de gars ne laisse jamais rien au hasard, répondit
Hunter. Je suis persuadé qu’ils avaient une bonne raison de passer par
Sweetwater et Larchwood.
-Oui, Zach Calloun.
-Non, c’est autre chose. Ca pourrait être n’importe quoi. Tiens,
regarde leur liste, Cody. Peut-être qu’un de ces hommes doit passer à Fort
Laramie. Où alors, ils cherchent à mettre la main sur autre chose. Des
armes, peut-être. Ou la solde de la garnison.
-Hé! Attendez un moment. A Larchwood, il y a un bruit qui court, à
propos d’un chargement de fusils."
Les murmurent cessèrent immédiatement, et tous se tournèrent vers Hickok.
"Il paraîtrait que l’armée attendrait une cargaison de carabines Sharp
dernier modèle.
-Celles à chargement par la culasse? s’étonna Cody.
-Oui, ainsi qu’une nouvelle arme qui tirerait plus de soixante
balles à la minute. La rumeur dit que tout ça arrive de Saint-Louis par des
chemins détournés.
-Le chemin est long depuis Saint-Louis, fit remarquer Buck. Ils
auraient eu cent occasions d’attaquer un convoi.
-Sauf s’ils ne savaient rien de son itinéraire et des dates du
voyage, réfléchit Lou.
-Et puis, le convoi a sans doute été bien escorté. Ils pensent
peut-être que l’attention va se relâcher à l’arrivée, continua Teaspoon.
-Moi, je dis qu’à trois, c’est quand même de la folie, insista Cody.
-Ils ont peut-être des complices sur place, intervint Ike.
-Croyez-moi, je connais ces gars-là, les coupa Teaspoon. S’ils ont
un tel projet en tête, ils auront mis toutes les chances de leur côté. Ike
a raison, ils doivent avoir une intelligence dans la place. Au besoin, ils
sont capables de prendre des otages ou d’utiliser des explosifs. Peu
importe les victimes innocentes que ça fera.
-Au fait, intervint subitement Lou, visiblement inquiet. C’est
bien un courrier spécial de l’armée, que vous avez confié à Mac pour Fort
Laramie?
-Vous pensez que ça peut avoir un rapport? interrogea Cody.
-Je sais pas, mais s’il se passe quelque chose, je ne voudrais pas
que Mac se retrouve au milieu", répondit Teaspoon, songeur.
D’un autre côté, c’était un bras de plus sur lequel on pourrait
compter... A condition que ses soupçons se vérifient. Teaspoon s’était
tellement persuadé des noirs dessins de ses anciens compagnons que nul
n’aurait pu le raisonner. Si son hypothèse laissait encore les cavaliers
dubitatifs, lui ne pouvait qu’y croire. Il se refusait à croire autre
chose. Il avait rapidement pris sa décision. "Lou, Buck et Cody, allez
seller vos chevaux. On part dans une demi-heure.
-Je viens aussi", intervint Hickok. Teaspoon voulut refuser,
sachant qu’après sa longue course, il devait être épuisé, mais le jeune
homme semblait si déterminé qu’il jugea préférable d’écourter la discussion.
Fanny s’apprêtait à récupérer son cheval pour rentrer,
quand trois cavaliers arrivant en ville par la piste du sud-ouest
attirèrent son attention. La poussière qui recouvrait leurs grands manteaux
lui fit penser qu’ils venaient probablement de plus loin que Larchwood.
Toutefois, elle ne se serait guère plus intéressée à eux si elle n’avait
remarqué leur équipement. Les pans libres des cache-poussière permettaient
de voir leurs ceinturons bien garnis de deux revolvers Smith et Wesson.
L’un d’eux portait en prime un fusil à canon court qu’il avait glissé le
long de sa jambe et une paire de menottes de cuir accrochée à la ceinture.
Pour compléter la panoplie du chasseur de primes, des fusils flambants neuf
pendaient à leurs selles. Les trois hommes arrêtèrent leurs chevaux devant
un petit hôtel. Ce ne fut que lorsque celui qui semblait le chef s’adressa
à ses deux compères avec un fort accent du Sud qu’elle reconnut l’un des
noms prononcés par Teaspoon et établit le lien avec les hommes dont il
avait parlé. Pendant que lui entrait dans le bâtiment, les deux autres se
dirigèrent vers la boutique du barbier.
Intriguée par leur présence ici, à l’opposé de Blue Creek, Fanny
suivit discrètement le dénommé Rawlins. Mais celui-ci, après quelques
achats dans une boutique de confection qu’il déposa à l’hôtel, retrouva ses
compagnons et se livra à son tour aux bons soins du barbier. Fanny eut bien
du mal à les reconnaître lorsqu’ils quittèrent la boutique. Ils étaient
propres et soigneusement habillés, coiffés et rasés de près. On aurait pu
les confondre avec n’importe quels bons citoyens de Laramie. Cette
transformation intrigua encore plus la cavalière qui, n’en déplaise à
monsieur Cody, était tout de même d’un naturel curieux. Mais plus sa
filature avançait, moins elle comprenait la situation. En effet, les trois
hommes se séparèrent de nouveau devant l’hôtel, et pendant que le chef
montait dans sa chambre, les deux autres entraient chez le luthier de la
ville. Un quart d’heure plus tard, ils ressortaient en portant chacun un
instrument de musique rangé dans son étui. Voilà que d’anciens rangers
reconvertis comme chasseurs de primes, s’adonnaient maintenant à la
musique! De plus en plus étrange.
Postée sur le trottoir d’en face, Fanny continua son guet. Elle
commençait à penser qu’elle perdait son temps, quand, vers le soir, les
deux soi-disant musiciens vêtus d’habits de soirée et portant leurs étuis à
instruments à bout de bras, quittèrent l’hôtel. D’un pas tranquille, ils se
dirigèrent vers le plus riche hôtel particulier de Laramie. Mais, en
a1rrivant devant le bâtiment, ils ne s’arrêtèrent même pas pour jeter un
coup d’oeil à l’immense façade ornée de colonnades et tournèrent dans une
sombre petite rue attenante. Tout en restant à quelque distance d’eux,
Fanny s’y engouffra à son tour, juste à temps pour voir la porte de service
se refermer sur eux. Elle s’avança vers la porte et fit tourner la poignée.
La porte était verrouillée de l’intérieur. Elle se retrouvait au point de
départ. Perplexe, elle revint sur ses pas. Dans la rue principale, deux
fantassins de l’armée régulière montaient la garde devant l’hôtel. Le hall
était à présent illuminé par les lustres de cristal. Des chasseurs en habit
arrangeaient les tentures rouge et or masquant portes et fenêtres. Elle
avait entendu dire qu’on donnait ce soir-là un grand bal pour toute la
bonne société de Laramie. D’ailleurs, les premiers invités commençaient à
descendre de belles voitures tendues de velours. Tout en surveillant du
coin de l’oeil la ruelle, la jeune fille contemplait le spectacle des
belles dames et des riches messieurs se saluant de loin avec des sourires
empruntés. Quelques officiers en habit de gala se pressaient parmi eux,
s’inclinant courtoisement devant les dames aux robes soyeuses et adressant
quelques signes de tête aux civils en hauts-de-forme. N’eussent été les
basses maisons de bois de l’autre côté de la rue et les cow-boys passant à
cheval, la scène lui aurait terriblement rappelé Boston.
Deux maîtres d’hôtel avaient ouvert les larges portes vitrées par
lesquelles s’engouffraient les notables de la ville. Du fond du bâtiment
lui parvenaient les échos discordants des instruments de musique cherchant
l’unité. Puis, un violon laissa échapper une suite de notes fluides.
Bientôt, plusieurs instruments joignirent leur voix à la sienne pour
déverser sur la rue une mélodie légère et enlevée. Les violons se turent à
nouveau. Au milieu de la foule, montant les marches du perron, Fanny
reconnut le colonel Clapton, impeccable dans son uniforme bleu marine
rehaussé de fils dorés. Elle revint alors à sa préoccupation première et
retourna se poster dans un coin sombre de la ruelle. Deux des texans
étaient déjà entrés, Dieu sait pourquoi! Il manquait toujours le troisième.
Probablement viendrait-il bientôt rejoindre ses amis. Mais pourquoi
n’était-il pas déjà là? Pourquoi n’étaient-ils pas venus en même temps?
Décidément, quelque chose ne tournait pas rond... ou alors, c’était son
raisonnement qui n’allait pas. Bien sûr! Le troisième n’avait aucune
intention de passer par la petite porte! Il devait probablement attendre
ses complices quelque part dans la rue, peut-être avec des chevaux. Comme
frappée par la foudre, Fanny bondit hors de sa cachette. La rue était à
présent dégagée. Seuls quelques retardataires se pressaient encore vers le
lieu de la réception. Les musiciens avaient entonné une valse. Fanny fit
quelques pas dans la rue, inspecta les artères débouchant près de l’hôtel,
mais ne trouva nulle trace de l’ancien ranger. Et pour cause. Celui-ci,
mêlé à la foule, était entré par la grande porte et se trouvait à présent
dans la place.
"Pourquoi? Pourquoi les deux autres sont-ils entrés habillés en
musiciens? Que peut-il y avoir d’intéressant pour eux à l’intérieur?"
Les
deux sentinelles avaient repris leur ronde tranquille le long de la façade.
Tout à coup, leur présence lui sembla incongrue. Tout comme les soldats
qu’elle avait aperçus, faisant les cent pas dans le hall. "Quelle drôle
d’idée de faire garder un hôtel... C’est quand même pas pour Clapton, tout
ça? D’accord, c’est un membre important du Haut Etat-Major, mais quand
même... Ce serait le général Frémont, je ne dis pas. Mais Clapton? Ca a
pourtant l’air plein de gardes, là-dedans. Et quel meilleur camouflage que
de se fondre dans l’orchestre? Et s’ils étaient là pour le colonel?"
Fanny secoua la tête en se demandant où elle allait chercher tout ça.
Pourquoi voudraient-ils s’en prendre au colonel? Y’avait-il quelqu’un
d’autre qu’elle n’avait pas vu? Il était clair, maintenant, qu’ils
poursuivaient un autre gibier que les frères Calloun, mais lequel? Fanny
croisa les bras et s’adossa au mur. Un pli perplexe barrait son front. Elle
n’avait pas les idées assez claires. Elle n’arrivait pas à être objective.
La raison lui disait de laisser tomber, que tout ceci ne la concernait pas.
Mais la petite voix de son intuition l’aiguillonnait. Il allait se passer
quelque chose, elle le sentait. Il lui fallait en avoir le coeur net. Elle
s’avança dans la rue et observa les sentinelles. Deux chariots passèrent,
suivis de quelques hommes, lui masquant l’hôtel. L’homme et la femme sur le
banc du premier courbaient le dos, comme accablés par une longue route. Ils
semblaient aussi fatigués que leur vieux chariot à la bâche rapiécée, tiré
par deux mules... à la marque de l’armée! Fanny se redressa. Les chariots
tournèrent dans la ruelle dans laquelle les hommes s’engouffrèrent à leur
tour. Stupéfaite, elle vit l’équipage s’arrêter et la porte de service
s’ouvrir. Tandis que deux hommes restaient à cheval, face à la rue,
d’autres s’activaient en silence pour décharger des caisses visiblement
très lourdes. Sans s’en rendre compte, elle avait déjà fait un pas dans
leur direction. Les sentinelles de l’entrée l’avaient d’ailleurs aperçue,
plantée à l’angle de la rue, les mains dans les poches, le visage soucieux.
L’un des soldats s’avançait vers elle. Fanny sentit une main lui saisir le
bras. Elle se retourna et découvrit le visage de Cody la pressant de les
rejoindre. Les cavaliers les attendaient à l’angle de la rue. "Ils sont
là, Teaspoon, dit-elle, sans s’étonner de leur présence.
-Les rangers? Tu les as vus?
-Il y en a deux qui sont entrés par la porte de service. Ils
portaient des instruments de musique.
-Et voilà la cargaison qu’ils attendent, dit Buck. Vous aviez
raison. Mais, comment on va faire pour entrer, maintenant qu’on est là?
-Si tu ne t’étais pas fait remarquer, ça serait plus facile,
ronchonna Jimmy. Bravo pour la discrétion.
-Monsieur Hickok aurait sans doute fait mieux.
-T’as rien dans la cervelle, Mac. Tu ferais mieux de rentrer au
relais et de nous laisser faire.
-Ah oui? Et bien je te parie que sans moi, vous n’arriverez pas
jusqu’au destinataire de ces caisses! Parce que c’est bien pour ça, que
vous êtes là, n’est-ce pas ?"
Hunter les interrompit d’un geste nerveux. Le temps n’était pas à
leurs rivalités stupides. Il fallait trouver un moyen d’entrer, c’est la
seule pensée qui devait les occuper pour l’instant. Le vieil homme observa
les sentinelles qui avaient repris leur va et vient le long de la façade.
Suite
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