Chroniques du Poney Express

Chapitre 2
PREMIERES COURSES
AVRIL 1860
Lou sortit le premier. Le jour se levait à peine. L’air
était froid et revigorant. Il s’étira en baillant et contempla un instant
le ciel encore sombre. Une pâle lumière légèrement rosée éclairait
l’horizon à l’Est. Une belle journée de printemps s’annonçait. Le soleil ne
tarderait pas à assécher l’humidité de la nuit. Lou actionna la pompe.
L’eau se mit à couler par saccades et remplit le seau placé sous le bec. Il
remonta ses manches, plongea les mains dans l’eau glacée et s’aspergea le
visage en frissonnant. Cody émergea du dortoir, encore tout ensommeillé.
Comme tous les matins, il avait visiblement du mal à mettre un pied devant
l’autre.
"Déjà debout? le railla Lou. Quel exploit!
-J’ai horreur des réveils en fanfare... Ça devient invivable, cette
baraque.
-Jimmy et Mac se sont encore disputés?
-Non, c’est juste le différend d’hier soir qui s’éternise."
Lou haussa les épaules. Ils en avaient tous assez, de la guerre
que se livraient les deux cavaliers, mais ils ne voulaient pas s’interposer
entre eux. C’était prendre de trop gros risques. Il enfila sa veste et céda
la place à Cody qui considéra le seau d’un air pensif. Teaspoon sortit de
l’écurie et l’observa un instant. Cody décida qu’il était plus sage de ne
pas ignorer le seau et plongea à son tour les mains dans l’eau. La manoeuvre
eut tôt fait de le réveiller tout à fait. Ses camarades ne purent
qu’esquisser un sourire moqueur en entendant son hurlement. Leur plaisir
fut de courte durée, puisque, suivant son rituel quotidien, Mademoiselle
Emma traversa la cour, ouvrit la porte du dortoir à la volée et les jeta
dehors.
Emma Shannon était la propriétaire de la maison blanche. Vivant
seule, elle avait accepté de transformer son petit bout de terre en relais,
lorsque la compagnie cherchait où s’implanter. En échange, elle avait été
engagée comme intendante du nouveau relais. Elle faisait la cuisine,
s’occupait du linge, et s’était rapidement découvert une vocation
maternelle envers ces jeunes gens seuls au monde, qui n’étaient encore que
des enfants. Elle avait vite appris à les connaître et à découvrir leurs
petits travers. Au début, Fanny s’était inquiétée lorsqu’elle la prenait
pour centre d’intérêt. Elle s’évertuait alors à cacher au mieux tout ce qui
eut pu la trahir et se concentrait sur ses travaux, comme si elle n’avait
rien remarqué. Emma finissait par détourner les yeux, et la jeune fille
poussait un soupir de soulagement. Ces quelques alertes lui avaient fait
prendre conscience de la situation précaire dans laquelle elle se trouvait
et l’encourageaient à se tenir constamment sur ses gardes. Elle était
certaine que si Teaspoon découvrait sa vraie nature, elle pourrait dire
adieu à sa place et n’aurait plus qu’à retourner d’où elle venait. Or, de
cela il n’était pas question. Elle était partie pour montrer qu’elle était
aussi capable qu’un garçon et c’était l’endroit rêvé pour le prouver...
Comme tous les matins, Emma attisa les braises du vieux fourneau
de fonte qui chauffait le dortoir et mit à cuire des galettes de maïs,
quelques tranches de lard et des haricots. Puis, elle disposa les écuelles
en fer blanc sur la table qui trônait au milieu de la pièce unique du
baraquement, ouvrit un pot de mélasse et prépara le café. Organisée comme
elle l’était, il ne lui fallait guère plus d’une demi-heure pour tous ces
préparatifs. Les jeunes gens consacraient ce temps aux premières tâches
quotidiennes. Ils sortaient les chevaux qui avaient passé la nuit à
l’écurie, ils les brossaient, changeaient les litières, remplissaient les
abreuvoirs, garnissaient le râtelier de l’enclos. Puis, Emma faisait tinter
le triangle installé sous l’auvent de la terrasse et les cavaliers
accouraient, alléchés par la bonne odeur qui s’échappait de ses casseroles.
Ils prenaient place sur les bancs, Teaspoon, assis en bout de table, disait
une rapide prière, et les jeunes affamés se jetaient sur les plats fumants.
Après un entraînement intensif, Hunter touchait au but. Il avait
fait de ces jeunes têtes brûlées une équipe. A présent, le vrai travail
allait commencer. Il était plutôt nerveux, à cette idée. L’entraînement,
c’était une chose. Les courses, c’était différent. Ses cavaliers seraient
bientôt confrontés aux vrais dangers de la piste : les voleurs, les
indiens, les loups, la solitude, sans compter les risques supplémentaires
dus au travail lui-même. L’annonce le disait, il fallait être prêt à
risquer sa vie quotidiennement. Il les observa un par un, tandis qu’ils se
goinfraient de galettes. Ils semblaient si insouciants, ce matin-là. Cody
plaisantait et avait fini par décrocher un sourire à Buck. Kid lui
répondait gaiement, Lou suivait la conversation, ravi... Mac et Hickok
évitaient de se regarder. C’était toujours ça de gagné. Le chef du relais
s’éclaircit la gorge. Tous les yeux se tournèrent instantanément vers lui.
"Messieurs, le grand jour est arrivé. Votre formation étant terminée...
-Les courses vont commencer? L’interrompit Cody, très excité par
la nouvelle qu’il attendait avec tant d’impatience.
-Messieurs Russell, Majors et Waddell on fixé les débuts officiels
du Poney Express au 3 avril, c’est à dire, demain, continua le vieil homme
d’un ton solennel, tout en jetant un regard lourd de reproches à
l’impudent. Le premier courrier partira de Sacramento. D’après nos calculs,
il passera chez nous le même jour que celui partant de St-Jo le 5. Ils se
croiseront donc ici le 9 avril. C’est alors que vous entrerez en action."
A ces mots, Hickok, Cody et Kid bondirent de leur banc. Mais,
Hunter refroidit rapidement les ardeurs:
"Je sais que vous voudriez tous
prendre le premier relais. Je sais combien c’est important pour chacun de
vous d’avoir cet honneur. Mais, j’ai déjà fait mon choix. Le courrier
venant de St-Jo devrait être ici un peu avant midi. C’est le Kid qui fera
le relais vers Blue Creek.
-Pourquoi? demanda Hickok, vexé.
-Une fois pour toutes, monsieur Hickok, dites-vous bien que c’est
moi le patron et que je n’ai aucune raison à vous donner, répondit Hunter
d’une voix très calme, en haussant le sourcil.
-Il faut quelqu’un sur qui on puisse compter pour représenter la
compagnie, lâcha Fanny tout en essuyant son assiette avec un bout de pain.
Ne cherche pas plus loin."
Le jeune homme devint écarlate. Si Teaspoon ne l’avait pas pris de
vitesse, il lui aurait sauté à la gorge. Imperturbable, Fanny ne semblait
même pas avoir remarqué l’ouragan qu’elle avait déclenché.
"Trêve de bavardages, reprit le vieux cow-boy en se calant contre
son dossier. Il est temps de nous mettre véritablement au travail. L’autre
relais aura lieu le même jour vers une heure et demie. Cody acheminera le
courrier jusqu’à Laramie. Je ne reviens pas sur les trajets, nous les avons
assez étudiés. Vous ne devriez pas avoir de problèmes de ce côté... Et
rappelez-vous toujours la devise de la maison : Le courrier avant tout."
Plus le temps passait, plus Hunter était nerveux. Il
allait et venait entre la sellerie où il avait élu domicile, le dortoir et
le corral. Il trouvait toujours quelque chose à critiquer, exigeait
toujours plus. Les jeunes gens n’osaient rien dire. Il aimait trop à
répéter qu’il était le patron. Pour Emma, en revanche, ça ne faisait pas la
moindre différence, et elle ne se privait pas de le lui faire remarquer.
Après une pique un peu plus appuyée que d’habitude, le chef de relais,
vexé, était parti bouder dans son coin. Hickok alla frapper à sa porte.
"Vous savez ce que je fais, quand je suis sur les nerfs? Je vais
tirer sur quelques bouteilles. Ça me calme.
-Tant que ce n’est que sur des bouteilles, tu as ma bénédiction,
soupira Teaspoon.
-C’est notre heure d’entraînement. Pourquoi vous venez pas avec
nous? On pourrait faire un concours.
-Pourquoi pas?"
Teaspoon se leva péniblement et remit son ceinturon. Jimmy était
ravi. Il avait enfin quelqu’un de taille avec qui se mesurer. Ils
rejoignirent Buck, Ike et Fanny qui installaient de vieilles boîtes sur un
banc. Chacun avait sa pile, le but de la manoeuvre étant de faire tomber
les boîtes une par une, le plus rapidement possible, en commençant par
celles du sommet. Quatre participants s’alignèrent, pendant que Buck
s’apprêtait à donner le signal. Les coups de feu fusèrent. Mais, soudain,
Fanny baissa son arme, stupéfaite. Elle dévisagea Hickok en écarquillant
les yeux. Celui-ci, son colt à nouveau rangé dans son étui, souriait de
satisfaction. Sa pile étant totalement détruite, il avait tiré dans la base
de celle d’à côté.
"Ça te prend souvent de dégommer les cibles des autres?
-Je voulais juste t’aider, répondit-il, d’un ton amical qui
sonnait faux.
-Je t’ai rien demandé.
-T’es pas assez rapide pour moi, Mac, dit alors Hickok en la
toisant de toute sa hauteur. Il va falloir te rentrer ça dans le crâne."
Fanny serra les dents. Pas assez rapide, hein? Elle n’allait tout
de même pas se laisser ridiculiser sans réagir. Elle lui tourna le dos,
ferma les yeux, retint la vapeur. Il ne fallait surtout pas exploser.
Rester calme. Très calme. A pas comptés, elle alla ramasser les boîtes et
reconstitua les piles. Puis, elle revint prendre place à côté du jeune
homme. La main gauche dans la poche de sa veste, elle fixait le banc, prête
à répondre au signal. Curieux de voir comment la situation allait évoluer,
Ike s’était retiré du jeu, et préférait assister à l’affrontement en
spectateur. Buck chercha auprès de Teaspoon la ligne de conduite à adopter.
Impassible mais attentif, le vieil homme attendait. Buck leva la main,
l’abaissa en criant feu, la pile de Hickok s’écroula dans un fracas de
ferraille. Le jeune homme resta pétrifié, la main crispée sur son revolver
tout juste sorti de sa gaine. Il n’avait rien vu venir, rien entendu. Comme
si une main invisible avait balayé la cible. Fanny sourit en murmurant les
mêmes mots vexants qu’il lui avait dits une minute plus tôt. Elle remis sa
fronde dans sa poche, lui tourna le dos, et s’éloigna, satisfaite. Hunter
soupira. Mieux valait ne pas compter sur le soutien moral de ses cavaliers.
Ils avaient déjà assez de mal à s’occuper d’eux. Il ne restait que quelques
heures avant le repas du soir. Ensuite, tout le monde irait se coucher. La
nuit passerait vite. Demain, il serait fixé.
Mais, la nuit ne passa pas si vite qu’il l’avait espéré. Si l’un
de ses employés avait été éveillé, il l’aurait entendu errer toute la nuit
de l’écurie à l’enclos, de l’enclos à la sellerie, de la sellerie au
dortoir. Retraçant sans cesse le parcours de Kid, celui de Cody, refaisant
celui du courrier en provenance de Sacramento, Teaspoon arpentait son
domaine dans tous les sens. Et s’il manquait le relais, s’il n’était pas à
l’heure. Il pouvait lui être arrivé tant de choses en six jours de
traversée. Le désert, les vallées presque inconnues, les Rocheuses. Et si
les relais avaient été attaqués, si le cavalier n’avait pas trouvé de
monture de rechange... Un retard, une erreur, et c’était la fin de
l’aventure, la mort du Poney Express. Tant de travail et d’acharnement pour
rien. Décidément, Teaspoon ne dormirait pas cette nuit-là.
Hunter avait posté deux guetteurs dans le grenier à foin
depuis l’aube. Emma avait eu beau lui répéter que ça ne servait rien, qu’il
lui suffisait de regarder sa montre, il s’était obstiné. Il fallait être
prêt à toute éventualité. Après tout, le courrier pouvait avoir gagné du
temps sur l’horaire. Après sa nuit blanche, le vieil homme avait changé
d’optique. L’entreprise devait réussir, allait réussir. Il ne pouvait pas
en être autrement. Buck et Fanny se relayaient donc régulièrement en haut
de la grange, scrutant les ondulations du terrain vers l’Est. La jument de
Kid, sellée, attendait devant l’abreuvoir. Teaspoon venait régulièrement
l’examiner, ce qui agaçait prodigieusement son cavalier, assis sur
l’escalier. Teaspoon s’éloignait un instant, allait prendre des nouvelles
du guet, puis revenait vérifier que le Kid n’avait pas oublié son barillet
de rechange. Il repartait ensuite vers l’arrivée de la piste, sondait
l’horizon, et retournait harceler la vigie. Il en était à sa cinquième
tasse de café quand, enfin, Buck aperçut un nuage de poussière au loin. Il
surveilla la direction encore un instant avant de lancer dans la cour le
premier : "Un cavalier approche! ".
Les jeunes gens bondirent sur leurs jambes. Hunter tira une montre
à gousset de sa poche et arbora un sourire triomphant, comme s’il n’avait
jamais douté de rien. "Onze heure vingt-cinq. Pile à l’heure."
Comme Buck signalait une approche rapide du cavalier, le Kid
détacha sa jument et se mit en position. Teaspoon s’approcha, ému. Il lui
serra la main en lui répétant une dernière fois combien tous comptaient sur
lui. Buck se laissa glisser du haut du grenier par la poulie et rejoignit
ses camarades. Le cavalier pénétra dans la cour à vive allure. Kid talonna
son cheval et, lorsque le coursier arriva à sa hauteur, il s’empara de la
mochila, la jeta sur l’encolure et lâcha la bride de l’animal qui allongea
le galop. Une longue route l’attendait, jusqu’au relais de Blue Creek. Le
cavalier arrêta son mustang blanc d’écume. Il mit pied à terre devant
Teaspoon et confia le cheval fourbu à Ike qui l’entraîna vers l’écurie.
"Bienvenue à Sweetwater, petit. Je suis Teaspoon Hunter, le chef
de relais.
-Tommy Braggs, du relais de Laramie, répondit le jeune homme en
lui serrant la main. Je suis drôlement content d’être arrivé.
-Des ennuis en route?
-Rien de bien grave. Mais, je ne sais pas qui de moi ou de mon
cheval est le plus fatigué."
Teaspoon entraîna Tommy vers le dortoir, suivi par un attroupement
de curieux. Les cavaliers prirent place autour de la table pour écouter le
récit de la première course de l’histoire du Poney Express. A une heure et
quart, Hickok, placé en guet, signala l’arrivée d’un cavalier sur la piste
de Blue Creek. Aussitôt, Cody bondit sur son alezan piaffant d’impatience.
Il lui fit faire trois tours sur place, attrapa la mochila et s’élança vers
Laramie en hurlant un "Yeepee" de joie. Comme il l’avait fait quelques
heures plus tôt, Hunter vint accueillir Richard Egan et lui fit visiter les
lieux tandis que Lou s’occupait de panser et de nourrir sa monture.
Ce soir-là, l’ambiance était joyeuse, autour de la table dressée
par Emma. Elle avait fait un effort de décoration et mis quelques fleurs
des champs dans un vieux pot de mélasse. Puis, elle avait fait une entorse
à sa politique de l’économie et sorti des oeufs, du lait, un jambon et de la
farine de seigle de la réserve. Un plat de crêpes odorantes trônait sur la
table, et elle continuait à en faire dorer dans sa vieille poêle noire.
C’était jour de fête. C’était la première fois qu’ils accueillaient
d’autres cavaliers à leur table, de nouveaux amis. Pourtant, l’absence du
Kid et de Cody se faisait particulièrement sentir. Leur bonne humeur, le
moulin à paroles de William F. Cody, tout cela faisait partie de leur vie
de tous les jours. Aujourd’hui, même si tout le monde riait et se régalait,
c’était différent.
Fanny entra et fut saisie par la bonne odeur de sirop d’érable
s’élevant des assiettes. Mais, toujours très pratique, elle revint à sa
première préoccupation: "Quelqu’un à vu le pot de graisse? Je l’avais
laissé sur l’étagère de la sellerie.
-Y’en a plus, répondit Hickok sans s’arrêter de mâcher.
-Comment ça, "Y’en a plus"?
-J’ai fait les cuirs de mes sacoches, ce matin.
-Tu les as déjà graissés il y a deux semaines. Tu savais que j’en
avais besoin pour la selle de Niño. J’en ai encore parlé hier soir.
-J’ai oublié", dit le jeune homme en haussant les épaules.
Avec toute la nonchalance dont il pouvait être capable, il porta
une crêpe à sa bouche et mordit dedans à pleines dents. Fanny s’empourpra.
Elle serra les poings. Elle ne devait pas se laisser aller. Elle se
trahirait. Elle se contenta de le fusiller du regard. Jimmy avança la main
vers le plat, saisit une crêpe, hésita un instant, puis la lui tendit,
jubilant: "Tu en veux? Elles sont délicieuses.
-Tant mieux, répondit la jeune fille d’un ton cassant. Etouffe-toi
avec."
Elle sortit en claquant la porte, tandis qu’il dégustait à la fois
son mauvais tour et son plat.
Cette fois, c’était décidé, c’était la guerre. A bien y réfléchir,
la dernière fois qu’elle était partie en guerre, c’était contre Richard
Ambrose, l’arrogant petit collégien de Boston à qui elle avait flanqué une
raclée. James Hickok, c’était une autre pointure. Et Teaspoon ne les
laisserait probablement pas en venir aux mains. D’ailleurs, était-ce ce
qu’elle désirait? Quelle satisfaction trouvait-elle dans cet affrontement
permanent? Elle n’en était même pas fière. Elle savait que leur mésentente
jetait une ombre sur l’équipe. Ces disputes bien souvent ridicules
peinaient leurs compagnons et alourdissaient l’atmosphère. Mais, qu’y
pouvait-elle? Elle se demandait souvent comment ramener l’harmonie au
relais. Elle arrivait toujours à la même conclusion : par le départ de l’un
d’eux. Et bien, ce ne serait pas elle. Et tant qu’ils seraient là tous les
deux, ce serait la guerre. A défaut d’une guerre ouverte... Elle ne ferait
rien pour le provoquer, mais rien non plus pour lui faciliter la vie.
Chacun pour soi.
Les jours passèrent. On attendait avec impatience le
retour de Cody qui devait ramener l’annonce de la victoire. Neufs longs
jours d’attente pendant lesquels il fallait bien s’occuper. Alors on se
plongeait dans les travaux d’entretien des installations. On essayait
d’oublier les heures s’égrenant si lentement dans le bruit de la scie et du
marteau. Fanny et Hickok ne se parlaient plus. Quand leurs regards se
croisaient, on sentait monter la tension. Puis, chacun retournait à ses
occupations. Elle se sentait bien seule, tout à coup. Cody lui manquait.
Avec lui, au moins, elle pouvait discuter. Il était assez cultivé, aimait
lire, avait toujours une histoire à dormir debout dans sa manche. Son sens
de l’exagération la faisait rire. Ils se disputaient souvent, mais ça
tournait rarement au drame. Le cynisme et la dérision aidant, leurs
querelles finissaient généralement en un tournoi de taquineries et
d’insultes plus extravagantes les unes que les autres. Au moins, elle
pouvait lui dire ce qu’elle avait sur le coeur. Si un jour son secret
devenait trop lourd à porter, c’est à lui, probablement, qu’elle le
confierait. Bizarrement, elle s’était remise à penser à Cody en regardant
Hickok raboter les noeuds du tronc qui devait finir en poutre d’attache
derrière l’abreuvoir. Elle se demandait comment deux personnages aussi
différents pouvaient être amis comme ils l’étaient. Cody l’exubérant et
Hickok le taciturne, Cody le facétieux et Hickok l’ombrageux, Cody le
généreux et Hickok l’égoïste, Cody le vaniteux et Hickok l’orgueilleux.
Voilà déjà un point commun qui, en toute logique, aurait dû provoquer
quelques frictions. Curieux qu’ils ne se soient pas encore tapé dessus.
Elle se redressa et essuya du revers de la manche la sueur qui perlait à
son front. Elle avait terminé le méplat qui leur permettrait d’ajuster la
poutre à ses montants. Elle posa le ciseau à bois et le maillet sur la
terrasse, puisa dans le seau et porta la louche à ses lèvres. Buck
l’appelait déjà pour mettre la nouvelle installation en place. Elle saisit
le bout de la perche et la souleva en même temps que les deux garçons.
Placé au milieu, Hickok conduisait la manoeuvre avec de petits ordres secs.
Ils la portèrent sans peine jusqu’aux épais piquets profondément enfoncés
dans la terre grise. Soudain, sans crier gare, le maître d’oeuvre poussa la
perche vers l’abreuvoir. Coincée entre les deux, Fanny trébucha, perdit
l’équilibre et tomba à la renverse dans le bac plein d’eau. La poutre roula
aux pieds des deux garçons qui ne purent retenir leurs rires. La jeune
fille s’agrippa aux deux bords et émergea de l’eau glaciale. Pendant que
les garçons, incapables de lui porter le moindre secours, se tenaient les
côtes, elle s’extirpa péniblement de l’incommode bac. La coupe était
pleine. Supporter l’agressivité, la provocation, les paroles vexantes, elle
y était disposée. Mais pas l’humiliation. Le dernier qui l’avait humiliée
avait du se dépêtrer tant bien que mal d’un face à face avec un crotale. Ce
genre de chose, elle ne savait pas le pardonner. Dès qu’elle eut posé les
pieds sur la terre ferme, elle bondit, furieuse, sur l’auteur de la
sinistre plaisanterie. Les rires cessèrent aussitôt. Ike s’interposa entre
elle et sa cible pendant que Buck la retenait.
"Je vais le tuer! hurla-t-elle. Laisse-moi le tuer!
-Arrête Mac. Ça n’en vaut pas la peine.
-Lâche-moi, Buck. Il est temps qu’on en finisse.
-C’est hors de question. Maintenant, écoute-moi. Tu vas te calmer
et aller te changer. C’était un accident.
-Te fiche pas de moi, Buck. Tu sais très bien qu’il l’a fait exprès.
-Laisse-le, Buck. Il a raison, il est temps qu’on règle cette
histoire une fois pour toutes", intervint Jimmy.
Le jeune métis le regarda avec sévérité.
"Toi, tu ferais mieux de te faire oublier. Y’en a marre de vos
enfantillages. Je suis pas là pour vous servir d’arbitre, moi. J’ai autre
chose à faire." Il attrapa Fanny par le bras et l’entraîna sans ménagement
vers le dortoir. Hunter avait suivi toute la scène. Une fois de plus, il
s’était refusé à intervenir. Pourtant, la situation s’aggravait. Les
paroles de Buck, d’habitude si posé, lui laissaient entendre qu’il était
temps de s’en mêler. Il entra dans le dortoir quelques instants après que
le jeune métis en fut sorti. Fanny venait de passer des vêtements secs et
s’essuyait la tête dans un vieux linge. Le vieil homme referma la porte
derrière lui, posa un pied sur le banc et s’y accouda.
"Va falloir vous calmer, les enfants, dit-il après un long silence
que Fanny s’était refusée à rompre.
-Allez lui en parler. Vous avez bien vu qu’il l’a fait exprès.
-Ecoute Mac,...
-Non. Vous, écoutez. Il n’est pas question que je plie le genou
devant lui. Je ne l’ai jamais fait devant personne. Si vous voulez avoir la
paix, allez voir monsieur Hickok. Tant qu’il ne fera pas de concessions, je
n’en ferai pas non plus.
-Maintenant, à toi de m’écouter, triple buse. C’est moi le patron,
ici, et je ne tolérerai pas qu’un petit arriviste qui pète plus haut que
son cul me dise ce que j’ai à faire. Il y a des règles, ici. Si elles ne te
conviennent pas, tu peux t’en aller.
-Et à lui, vous lui en avez parlé, de ces règles? Traitez-nous
tous également, et on pourra discuter sérieusement.
-Qui te parle de discuter, non de non? Tu vas pas faire la loi
dans ce relais.
-Si j’étais vous, j’y réfléchirais quand même.
-Il a raison, Teaspoon. Vous devriez étudier la question de près."
Hunter se retourna, stupéfait. Emma Shannon, avertie de
l’altercation, était venue aux nouvelles. L’oreille collée contre la porte,
elle avait assisté à la majeure partie de la discussion et s’était décidée
à intervenir quand les choses avaient commencé à s’envenimer.
"Emma, c’est une discussion entre Mac et moi.
-Discussion qui me regarde, Teaspoon. Ce relais, c’est aussi le
mien, et la façon dont vous le gérez me dérange parfois.
-Qu’est-ce que vous voulez dire?
-Que Mac a raison sur un point. Vous avez été trop coulant avec
Jimmy. Ce petit a besoin qu’on le mette au pas. Il a besoin de discipline
et vous, vous le laissez faire ce qu’il veut. Ça ne marchera jamais, si
vous continuez comme ça. Il faut que vous soyez ferme avec lui et qu’il se
plie aux règles, comme les autres. Croyez-moi, il n’est pas si dur qu’il
veut le faire croire. Avec un peu de poigne, vous pourrez en faire quelque
chose."
La jeune femme se tut. Elle échangea un regard complice avec Fanny
et lui fit un clin d’oeil. Elles sortirent ensemble, laissant Hunter digérer
le discours. La jeune fille se sentait étonnamment paisible. Ce qu’avait pu
lui dire Teaspoon importait peu, à présent. Il était assez sensé pour
réaliser qu’Emma était dans le vrai. Elle savait que dorénavant, tous les
cavaliers seraient sur un pied d’égalité.
Le soir même, quand tout le monde fut réuni autour du repas,
Teaspoon, au lieu de dire l’habituelle action de grâce, se leva. Il avait
la mine sereine. Emma devinait que ses mots avaient porté leurs fruits.
Elle avait ensemencé les nouvelles bases de la vie du relais.
"Les enfants, afin que tout se passe sans accroc durant le temps
que nous passerons ensemble, je vais vous faire part de mes nouvelles
résolutions. Tout d’abord, en ce qui concerne les règles de la compagnie
que je tiens à vous rappeler : pas d’alcool, pas de jurons, pas de duels.
Ne sortez votre arme que pour vous défendre. Pas d’absence sans
autorisation. A ces règles, je rajouterai les miennes. Premièrement : en
entrant dans ce bâtiment, vous devrez obligatoirement poser votre arme aux
crochets, à côté de la porte. Deuxièmement : tenue correcte exigée tous les
jours. Je ne veux plus vous voir à table couverts de poussière...
-Vous plaisantez! s’indigna Hickok. Comment voulez-vous qu'on fasse?
-Tu n’auras qu’à passer plus souvent à la pompe, suggéra Emma en
posant devant lui une soupière fumante.
-Et c’est valable après les travaux comme au retour des courses,
continua Hunter. Troisièmement : pas de bagarres entre les membres de mon
équipe... En outre, les petits coups en douce que affectionnez tant ces
derniers jours donneront lieu à une punition collective. Ceux qui ne se
plieront pas aux règles seront renvoyés. Cette décision s’adresse à chacun
d’entre vous.
-Vous ne croyez tout de même pas que je vais rester dans de telles
conditions?
-Je ne te retiens pas, Jimmy. Nul n’est indispensable."
Surpris, Hickok baissa la tête.
"Enfin, je l’ai déjà dit et je le répète, le patron, ici, c’est
moi et vous êtes mes employés. Et parmi mes employés, il n’y a pas de
hiérarchie."
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